Si l'homme sent dans tout ce qui est animé, les biens et les maux de ce qui l'environne sont aussi réels pour lui que ses affections personnelles; il faut à son bonheur le bonheur de ce qu'il connaît; il est lié à tout ce qui sent; il vit dans le monde organisé.
Cet enchaînement de rapports dont il est le centre et qui ne peuvent finir entièrement qu'aux bornes du monde, le constitue partie de l'univers, unité numérique dans le nombre de la nature. Le lien que forment ces liens personnels est l'ordre du monde, et la force qui perpétue son harmonie est la loi naturelle. Cet instinct nécessaire qui conduit l'être animé, passif lorsqu'il veut, actif lorsqu'il fait vouloir, est un assujettissement aux lois générales. Obéir à l'esprit de ces lois serait la science de l'être qui voudrait librement. Si l'homme est libre en délibérant, c'est la science de la vie humaine: ce qu'il veut lorsqu'il est assujetti, lui indique comment il doit vouloir là où il est indépendant.
Un être isolé n'est jamais parfait; son existence est incomplète; il n'est ni vraiment heureux, ni vraiment bon. Le complément de chaque chose fut placé hors d'elle, mais il est réciproque. Il y a une sorte de fin pour les êtres naturels: ils la trouvent dans cet accord harmonique qui fait que deux corps rapprochés sont productifs, que deux sensations mutuellement partagées deviennent plus heureuses. C'est dans cette harmonie que tout ce qui existe s'achève, que tout ce qui est animé se repose et jouit. Ce complément de l'individu est principalement dans l'espèce. Pour l'homme, ce complément a deux modes dissemblables et analogues: voilà ce qui lui fut donné; il a deux manières de sentir sa vie, le reste est douleur ou fumée.
Toute possession que l'on ne partage point exaspère nos désirs, sans remplir nos cœurs: elle ne les nourrit point, elle les creuse et les épuise.
Pour que l'union soit harmonique, celui qui jouit avec nous doit être semblable et différent. Cette convenance dans la même espèce se trouve ou dans la différence des individus, ou dans l'opposition des sexes. Le premier accord produit l'harmonie qui résulte de deux êtres semblables et différents avec le moindre degré d'opposition et le plus grand de similitude. Le second donne un résultat harmonique produit par la plus grande différence possible entre des semblables[61]. Tout choix, toute affection, toute union, tout bonheur est dans ces deux modes. Ce qui s'en écarte peut nous séduire, mais nous trompe et nous lasse: ce qui leur est contraire nous égare et nous rend vicieux ou malheureux.
Nous n'avons plus de législateurs. Quelques Anciens avaient entrepris de conduire l'homme par son cœur: nous les blâmons ne pouvant les suivre. Le soin des lois financières et pénales fait oublier les institutions. Nul génie n'a su trouver toutes les lois de la société, tous les devoirs de la vie dans le besoin qui unit les hommes, dans celui qui unit les sexes.
L'unité de l'espèce est divisée. Des êtres semblables sont pourtant assez différents pour que leurs oppositions mêmes les portent à s'aimer: séparés par leurs goûts, mais nécessaires l'un à l'autre, ils s'éloignent dans leurs habitudes, et sont ramenés par un besoin mutuel. Ceux qui naissent de leur union, formés également de tous deux, perpétueront pourtant ces différences. Cet effet essentiel de l'énergie donnée à l'animal, ce résultat suprême de son organisation sera le moment de la plénitude de sa vie, le dernier degré de ses affections, et en quelque sorte l'expression harmonique de ses facultés. Là est le pouvoir de l'homme physique; là est la grandeur de l'homme moral; là est l'âme tout entière, et qui n'a pas pleinement aimé, n'a pas possédé sa vie.
Des affections abstraites, des passions spéculatives ont obtenu l'encens des individus et des peuples. Les affections heureuses ont été réprimées ou avilies: l'industrie sociale a opposé les hommes que l'harmonie primitive aurait conciliés[62].
L'amour doit gouverner la terre que l'ambition fatigue. L'amour est ce feu paisible et fécond, cette chaleur des cieux qui anime et renouvelle, qui fait naître et fleurir, qui donne les couleurs, la grâce, l'espérance et la vie. L'ambition est ce feu stérile qui brûle sous les glaces, qui consume sans rien animer, qui creuse d'immenses cavernes, qui ébranle sourdement, éclate en ouvrant des abîmes, et laisse un siècle de désolation sur la contrée qu'étonna sa lumière d'une heure.
Lorsqu'une agitation nouvelle étend les rapports de l'homme qui essaie sa vie, il se livre avidement, il demande à toute la nature, il s'abandonne, il s'exalte lui-même; il place son existence dans l'amour, et dans tout il ne voit que l'amour seul. Tout autre sentiment se perd dans ce sentiment profond, toute pensée y ramène, tout espoir y repose. Tout est douleur, vide, abandon, si l'amour s'éloigne; s'il s'approche, tout est joie, espoir, félicité. Une voix lointaine, un son dans les airs, l'agitation des branches, le frémissement des eaux, tout l'annonce, tout l'exprime, tout imite ses accents et augmente les désirs. La grâce de la nature est dans le mouvement d'un bras; l'harmonie du monde est dans l'expression d'un regard. C'est pour l'amour que la lumière du matin vient éveiller les êtres et colorer les cieux; pour lui les feux de midi font fermenter la terre humide sous la mousse des forêts; c'est à lui que le soir destine l'aimable mélancolie de ses lueurs mystérieuses. Cette fontaine est celle de Vaucluse, ces rochers ceux de Meillerie, cette avenue celle des pamplemousses. Le silence protège les rêves de l'amour, le mouvement des eaux pénètre de sa douce agitation; la fureur des vagues inspire ses efforts orageux: et tout commandera ses plaisirs quand la nuit sera douce, quand la lune embellira la nuit, quand la volupté sera dans les ombres et la lumière, dans la solitude, dans les airs et les eaux et la nuit.