Heureux délire! seul moment resté à l'homme. Cette fleur rare, isolée, passagère sous le ciel nébuleux, sans abri, battue des vents, fatiguée par les orages, languit et meurt sans s'épanouir: le froid de l'air, une vapeur, un souffle font avorter l'espoir dans son bouton flétri. On passe au-delà, on espère encore, on se hâte; plus loin, sur un sol aussi stérile, on en voit qui seront précaires, douteuses, instantanées comme elle, et qui comme elle périront inutiles. Heureux celui qui possède ce que l'homme doit chercher, et qui jouit de tout ce que l'homme doit sentir! Heureux encore, dit-on, celui qui ne cherche rien, ne sent rien, n'a besoin de rien, et pour qui exister c'est vivre.

Ce n'est pas seulement une erreur triste et farouche, mais une erreur très funeste, de condamner ce plaisir vrai, nécessaire, qui toujours attendu, toujours renaissant, indépendant des saisons et prolongé sur la plus belle partie de nos jours, forme le lien le plus énergique et le plus séduisant des sociétés humaines. C'est une sagesse bien singulière, qu'une sagesse contraire à l'ordre naturel. Toute faculté, toute énergie est une perfection[63]. Il est beau d'être plus fort que ses passions; mais c'est stupidité d'applaudir au silence des sens et du cœur; c'est se croire plus parfait par cela même que l'on est moins capable de l'être.

Celui qui est homme sait aimer l'amour sans oublier que l'amour n'est qu'un accident de la vie: et quand il aura ses illusions, il en jouira, il les possédera; mais sans oublier que les vérités les plus sévères sont encore avant les illusions les plus heureuses. Celui qui est homme sait choisir ou attendre avec prudence, aimer avec continuité, se donner sans faiblesse comme sans réserve. L'activité d'une passion profonde est pour lui l'ardeur du bien, le feu du génie: il trouve dans l'amour, l'énergie voluptueuse, la mâle jouissance du cœur juste, sensible et grand; il atteint le bonheur et sait s'en nourrir.

L'amour ridicule ou coupable, est une faiblesse avilissante; l'amour juste, est le charme de la vie: et la démence n'est que dans la gauche austérité qui confond un sentiment noble avec un sentiment vil, et qui condamne indistinctement l'amour parce n'imaginant que des hommes abrutis, elle ne peut imaginer que des passions misérables.

Ce plaisir reçu, ce plaisir donné; cette progression cherchée et obtenue; ce bonheur que l'on offre et que l'on espère; cette confiance voluptueuse qui nous fait tout attendre du cœur aimé; cette volupté plus grande encore de rendre heureux ce qu'on aime, de se suffire mutuellement, d'être nécessaire l'un à l'autre; cette plénitude de sentiment et d'espoir agrandit l'âme et la presse de vivre. Indicible abandon! L'homme qui l'a pu connaître n'en a jamais rougi; et celui qui n'est pas fait pour le sentir, n'est pas né pour juger l'amour.

Je ne condamnerai point celui qui n'a pas aimé; mais celui qui ne peut pas aimer. Les circonstances déterminent nos affections; mais les sentiments expansifs sont naturels à l'homme dont l'organisation morale est parfaite: celui qui est incapable d'aimer est nécessairement incapable d'un sentiment magnanime, d'une affection sublime. Il peut être probe, bon, industrieux, prudent; il peut avoir des qualités douces, et même des vertus par réflexion; mais il n'est pas homme, il n'a ni âme, ni génie; je veux bien le connaître, il aura ma confiance et jusqu'à mon estime, mais il ne sera pas mon ami. Cœurs vraiment sensibles! qu'une destinée sinistre a comprimés dès le printemps, qui vous blâmera de n'avoir point aimé? Tout sentiment généreux vous était naturel; tout le feu des passions était dans votre mâle intelligence; l'amour lui était nécessaire, il devait l'alimenter, il eût achevé de la former pour de grandes choses: mais rien ne vous a été donné, et le silence de l'amour a commencé le néant où s'éteint votre vie.

Le sentiment de l'honnête et du juste, le besoin de l'ordre et des convenances morales, conduit nécessairement au besoin d'aimer. Le beau est l'objet de l'amour; l'harmonie est son principe et son but: toute perfection, tout mérite semble lui appartenir, les grâces aimables l'appellent, une moralité expansive et vertueuse le fixe: et l'amour n'existe pas à la vérité sans le prestige de la beauté corporelle; mais il semble tenir plus encore à l'harmonie intellectuelle, aux grâces de la pensée, aux profondeurs du sentiment.

L'union, l'espérance, l'admiration, les prestiges, vont toujours croissant jusqu'à l'intimité parfaite; elle remplit l'âme que cette progression agrandissait. Là s'arrête et rétrograde l'homme ardent sans être sensible, et n'ayant d'autre besoin que celui du plaisir. Mais l'homme aimant ne change pas ainsi; plus il obtient, plus il est lié; plus il est aimé, plus il aime; plus il possède ce qu'il a désiré, plus il chérit ce qu'il possède. Ayant tout reçu, il croit tout devoir: celle qui se donne à lui devient nécessaire à son être: des années de jouissance n'ont pas changé ses désirs, elles ont ajouté à son amour la confiance d'une habitude heureuse, et les délices d'une libre mais délicate intimité.

On prétend condamner l'amour comme une affection tout à fait sensuelle, et n'ayant d'autre principe qu'un besoin qu'on appelle grossier. Mais je ne vois rien dans nos désirs les plus compliqués dont la véritable fin ne soit un des premiers besoins physiques: le sentiment n'est que leur expression indirecte; l'homme intellectuel ne fut jamais qu'un fantôme. Nos besoins éveillent en nous la perception de leur objet positif, et les perceptions innombrables des objets qui leur sont analogues. Les moyens directs ne rempliraient pas seuls la vie; mais ces impulsions accessoires l'occupent tout entière, parce qu'elles n'ont point de bornes. Celui qui ne saurait vivre sans espérer de soumettre la terre, n'y eût pas songé s'il n'eût pas eu faim. Nos besoins réunissent deux modifications d'un même principe, l'appétit et le sentiment: la prépondérance de l'une sur l'autre dépendra de l'organisation individuelle et des circonstances déterminantes. Tout but d'un désir naturel est légitime: tous les moyens qu'il inspire sont bons s'ils n'attaquent les droits de personne, et s'ils ne produisent dans nous-mêmes aucun désordre réel qui compense son utilité.

Vous avez trop étendu les devoirs. Vous avez dit: Demandons plus, afin d'obtenir assez. Vous vous êtes trompé: si vous exigez trop des hommes, ils se rebuteront[64]: si vous voulez qu'ils montrent des vertus chimériques, ils les montreront; ils disent que cela coûte peu. Mais parce que ces vertus ne sont pas dans leur nature, ils auront une conduite cachée tout à fait contraire; et parce que cette conduite sera cachée, vous ne pourrez en arrêter les excès. Il ne vous restera que ces moyens dangereux dont la vaine tentative augmentera le mal, en augmentant la contrainte et l'opposition entre le devoir et les penchants. Vous croirez d'abord que vos lois seront mieux suivies, parce que l'infraction en sera mieux masquée; mais un jugement faux, un goût dépravé, une dissimulation habituelle, et des ruses hypocrites, en seront les véritables résultats.