Les plaisirs de l'amour contiennent de grandes oppositions physiques, ses désirs agitent l'imagination, ses besoins changent les organes: c'est donc l'objet sur lequel la manière de sentir et de voir devait varier davantage. Il fallait prévenir les suites de cette trop grande différence, et non pas y joindre des lois morales qui soient propres à l'accroître encore. Mais les vieillards ont fait ces lois; et les vieillards n'ayant plus le sentiment de l'amour, ne sauraient avoir ni la véritable pudeur, ni la délicatesse du goût. Ils ont très mal entendu ce que leur âge ne devait plus entendre. Ils auraient entièrement proscrit l'amour, s'ils avaient pu trouver d'autres moyens de reproduction. Leurs sensations surannées ont flétri ce qu'il fallait contenir dans les grâces du désir; et pour éviter quelques écarts odieux à leur impuissance, ils imaginèrent des entraves si gauches, que la société est troublée tous les jours par de véritables crimes que ne se reproche même point l'honnête homme qui n'a pas réfléchi[65].
C'est dans l'amour qu'il fallait permettre tout ce qui n'est pas vraiment nuisible: c'est par l'amour que l'homme se perfectionne ou s'avilit: c'est en cela surtout qu'il fallait retenir son imagination dans les bornes d'une juste liberté, qu'il fallait mettre son bonheur dans les limites de ses devoirs, qu'il fallait régler son jugement par le sentiment précis de la raison des lois. C'était le plus puissant moyen naturel de lui donner la perception de toutes les délicatesses du goût et de leur vraie base, d'ennoblir et de réprimer ses affections, d'imprimer à toutes ses sensations une sorte de volupté sincère et droite, d'inspirer à l'homme mal organisé, quelque chose de la sensibilité de l'homme supérieur, de les réunir, de les concilier, de former une patrie réelle, et d'instituer une véritable société.
Laissez-nous des plaisirs légitimes; c'est notre droit, c'est votre devoir. J'imagine que vous avez cru faire quelque chose par l'établissement du mariage[66]. Mais l'union dans laquelle les résultats de vos institutions nous forcent de suivre les convenances du hasard, ou de chercher celles de la fortune, à la place des convenances réelles; l'union qu'un moment peut flétrir pour toujours, et que tant de dégoûts altèrent nécessairement; une telle union ne nous suffit pas. Je vous demande un prestige qui puisse se perpétuer: vous me donnez un lien dans lequel je vois à nu le fer d'un esclavage sans terme, sous ces fleurs d'un jour dont vous l'aviez maladroitement couvert, et que vous-même avez déjà fanées. Je vous demande un prestige qui puisse déguiser ou rajeunir ma vie; la nature me l'avait donné! Vous osez me parler des ressources qui me restent. Vous souffririez que, vil contempteur d'un engagement où la promesse doit être observée religieusement puisqu'elle est donnée, j'aille persuader à une femme d'être méprisable afin que je l'aime[67]. Moins directement coupable, mais non moins inconsidéré, m'efforcerai-je de troubler une famille, de désoler des parents, de déshonorer celle à qui ce genre d'honneur est si nécessaire dans la société? Ou bien, pour n'attaquer aucun droit, pour n'exposer personne, irai-je, dans des lieux méprisés, chercher celles qui peuvent être à moi, non par une douce liberté de mœurs, non par un désir naturel, mais parce que leur métier les donne à tous? N'étant plus à elles-mêmes, elles ne sont plus des femmes, mais je ne sais quoi d'analogue à elles que l'oubli de toute délicatesse, l'inaptitude aux sentiments généreux, et le joug de la misère, livrent aux caprices les plus bruts de l'homme en qui une telle habitude dépravera aussi les sensations et les désirs. Il reste des circonstances possibles, j'en conviens, mais elles sont très rares, et quelquefois elles ne se rencontrent point dans une vie entière. Les uns, retenus par la raison[68], consument leurs jours dans des privations nécessaires et injustes; les autres, en nombre bien plus grand, se jouent du devoir qui les contrarie.
Ce devoir a cessé d'en être un dans l'opinion, parce que son observation est contraire à l'ordre naturel des choses. Le mépris qu'on en fait mène pourtant à l'habitude de n'obéir qu'à l'usage, de se faire à soi-même une règle selon ses penchants, et de mépriser toute obligation dont l'infraction ne conduit pas positivement aux peines légales, ou à la honte dans la société. C'est la suite inévitable des bassesses réelles dont on s'amuse tous les jours. Quelle moralité voulez-vous attendre d'une femme qui trompe celui par qui elle vit, ou pour qui elle devrait vivre; qui est sa première amie, et se joue de sa confiance; qui détruit son repos, ou rit de lui s'il le conserve; et qui s'impose la nécessité de le trahir jusqu'aux bornes de sa vie, en laissant à ses affections l'enfant qui ne lui appartient pas? De tous les engagements, le mariage n'est-il pas celui dans lequel la confiance et la bonne foi importent le plus à la sécurité de la vie? Quelle misérable probité que celle qui paie scrupuleusement un écu, et compte pour un vain mot la promesse la plus sacrée qui soit entre les hommes! Quelle moralité voulez-vous attendre de l'être qui s'attachait à persuader une femme en se moquant d'elle, qui la méprise parce qu'elle a été telle qu'il la voulait, la déshonore parce qu'elle l'a aimé; la quitte parce qu'il en a joui, et l'abandonne quand elle a le malheur visible d'avoir partagé ses plaisirs[69]. Quelle moralité, quelle équité voulez-vous attendre de cet homme, au moins inconséquent, qui exige de sa femme des sacrifices qu'il ne paie point, et qui la veut sage et inaccessible, tandis qu'il va perdre, dans des habitudes secrètes, l'attachement dont il l'assure, et qu'elle a droit de prétendre pour que sa fidélité ne soit pas un injuste esclavage.
Des plaisirs sans choix dégradent l'homme, des plaisirs coupables le corrompent; mais l'amour sans passion ne l'avilit point. Il y a un âge pour aimer et jouir: il y en a un pour jouir sans amour. Le cœur n'est pas toujours jeune; et même s'il l'est encore, il ne rencontre pas toujours ce qu'il peut vraiment aimer.
Toute jouissance est un bien lorsqu'elle est exempte et d'injustice et d'excès, lorsqu'elle est amenée par les convenances naturelles, et possédée selon les désirs d'une organisation délicate.
L'hypocrisie de l'amour est un des fléaux de la société. Pourquoi l'amour sortirait-il de la loi commune? pourquoi n'être pas en cela comme dans tout le reste, juste et sincère? Celui-là seul est certainement éloigné de tout mal, qui cherche avec naïveté ce qui peut le faire jouir sans remord. Toute vertu imaginaire ou accidentelle m'est suspecte: quand je la vois sortir orgueilleusement de sa base erronée, je cherche, et je découvre une laideur interne sous le costume des préjugés, sous le masque fragile de la dissimulation.
Permettez, autorisez des plaisirs, afin que l'on ait des vertus: montrez la raison des lois, afin qu'on les vénère; invitez à jouir, afin d'être écouté quand vous commandez de souffrir. Elevez l'âme par le sentiment des voluptés naturelles; vous la rendrez forte et grande, elle respectera les privations légitimes, elle en jouira même dans la conviction de leur utilité sociale.
Je veux que l'homme use librement de ses facultés, quand elles n'attaquent point d'autres droits. Je veux qu'il jouisse, afin d'être bon; qu'il soit animé par le plaisir, mais dirigé par l'équité visible; que sa vie soit juste, heureuse et même voluptueuse. J'aime que celui qui pense raisonne ses devoirs: je fais peu de cas d'une femme qui n'est retenue dans les siens que par une sorte de terreur superstitieuse pour tout ce qui appartient à des jouissances dont elle n'oserait s'avouer le désir.
J'aime qu'on se dise: ceci est-il mal, et pourquoi l'est-il? S'il l'est, on se l'interdit, s'il ne l'est point, on en jouit avec un choix sévère, avec la prudence qui est l'art d'y trouver une volupté plus grande; mais sans autre réserve, sans honte, sans déguisement[70].