Les encyclopédistes ne l'effrayaient pas plus que les économistes. Comme presque tous ses contemporains, il eut même un penchant pour eux: leurs œuvres étaient si peu pour lui des œuvres de réprouvés, qu'il possédait, fort richement reliés, les trente-trois volumes in-folio de l'Encyclopédie, les Pensées de Diderot, les Œuvres de La Mettrie, le livre de l'Esprit, d'Helvetius, Paris, 1758, in-12, les Œuvres complètes de Voltaire, Genève, 1769, 24 vol. in-4o, avec figures, les Œuvres de J.-J. Rousseau, Paris, 16 vol. in-8o, l'Histoire philosophique des deux Indes, de Raynal.
Dans sa bibliothèque, les livres galants y sont peu nombreux. Le genre est représenté par Félicia ou mes fredaines, le célèbre roman de Nerciat; le Sopha, de Crébillon fils; les Bijoux indiscrets, de Diderot; Honny soit qui mal y pense ou Mémoires des filles célèbres du XVIIIe siècle, par Desboulmiers, Paris, 1775; Journées de l'Amour ou Heures de Cythère, Gnide, 1776; les Leçons de la volupté ou la Jeunesse du chevalier de Moronville, Paris, 1776.
IV
Les Bourbons-Orléans n'aimèrent pas moins les livres que leurs aînés. C'est surtout à partir du Régent que nous voyons apparaître chez eux les goûts du bibliophile. Les livres du régent portent les armes de sa maison: de France au lambel à trois pendants d'argent. C'est pour le régent que les artistes du temps inventèrent ces ornements pleins d'originalité et de richesse, mosaïques fleuries, grenades entr'ouvertes, feuilles, fruits. Ce prince ne se contentait pas d'avoir de beaux livres, il en faisait, ou du moins il en illustrait, et son édition du roman de Daphnis et Chloë, traduit par Amyot, pour lequel il composa des dessins que grava Audran, est restée célèbre. A la vente du roi Louis-Philippe, peu de livres cependant provenaient de lui; nous citerons un Homère, traduction de Dacier, 1719, in-12. Sa fille, la spirituelle mais bien étrange duchesse de Berry, morte à vingt-quatre ans, en 1719, eut le temps, dans sa courte existence, de se former une nombreuse bibliothèque, dont les livres portaient pour armes sur les plats: de France, à la bordure engrêlée de gueules qui est de Berry accolé d'Orléans, et, sur le dos, M L entrelacées. On rencontre aussi quelquefois de beaux livres timbrés des armes d'Espagne accolées à celles d'Orléans. Ils ont appartenu à Marie-Louise d'Orléans, sœur consanguine du régent, qui avait épousé le roi d'Espagne, le triste et malingre Charles II, et qui mourut en 1689, à vingt-sept ans, non sans soupçon de poison.
Deux fils naturels du régent, qu'il eut, l'un de la Florence, danseuse de l'Opéra, en 1698, l'autre, en 1702, de Mlle de Sery, comtesse d'Argenton, peuvent être aussi comptés parmi les bibliophiles. Charles, appelé d'abord l'abbé de Saint-Albin, et qui fut évêque de Cambrai de 1723 à 1764, avait formé une belle bibliothèque, comme le prouve le Catalogue qui en fut publié, Cambray, 1766, in-8o. Ses armes étaient: de France, au bâton péri en barre de gueules, au lambel d'argent à trois pendants. Son frère, qui fut grand-prieur de France de l'ordre de Malte et mourut en 1748, posséda aussi de beaux livres, qui étaient décorés des mêmes armes, avec cette seule modification: au chef chargé de la croix de Malte.
Le troisième duc d'Orléans, Louis, que la mort de sa femme, une princesse de Bade, enlevée en couches à vingt-deux ans, jeta dans la plus grande dévotion, avait réuni une précieuse bibliothèque religieuse, qu'il légua à l'abbaye de Sainte-Geneviève, où il s'était retiré depuis 1730 et où il mourut en 1752. Elle forme une partie de la Bibliothèque Sainte-Geneviève actuelle.
Son fils, Louis-Philippe, quatrième duc d'Orléans (1725-1785), fut un prince débonnaire, qui, soit au Palais-Royal, soit au château de Sainte-Assise, partageait son temps entre le commerce des lettres et un petit cercle d'amis. L'aimable Collé fut son lecteur. Comme le comte de Clermont, il aimait à donner chez lui le spectacle de la comédie; il y jouait même, fort bien, dit-on, les rôles à manteau. Après la mort de la duchesse d'Orléans, Louise-Henriette de Bourbon-Conti, en 1759, l'on sait quelle place tint près de lui Mme de Montesson: ce fut sa marquise de Maintenon. Il aima certainement les livres et en réunit une riche collection qui fut vendue après lui. Ce prince, qui mourut le 18 novembre 1785, à soixante ans, laissait deux enfants: le nouveau duc d'Orléans, Louis-Philippe-Joseph, qui mourut en 1793 sur l'échafaud révolutionnaire, et alors âgé de quarante ans; et la duchesse de Bourbon, mère de l'infortuné duc d'Enghien. C'est sans doute au partage qui dut se faire entre ces deux héritiers qu'il faut attribuer la vente des livres de ce prince, qui eut lieu à l'hôtel Bullion, seize mois après sa mort, le 3 mai 1787 et jours suivants. Le catalogue en parut sous ce titre: Catalogue des livres de la bibliothèque de Son Altesse Sérénissime Monseigneur le duc d'Orléans, premier prince du sang, à Paris, chez Leclerc et Baudouin, et la veuve Vallat La Chapelle, 1787, in-8o de 333 pages. Ce catalogue, qui contient une table alphabétique par auteurs, comprend 1,247 numéros. Il est malheureux qu'il n'indique l'origine d'aucun des ouvrages décrits. En mettant à part l'histoire, qui forme 633 numéros, la division la plus considérable est celle des sciences et arts qui a 189 numéros, tandis que les belles-lettres en ont 172 seulement. La partie de la musique doit être remarquée comme indice des goûts de ce prince pour les fêtes. Nous y voyons 100 volumes, in-fol. et in-4o, de Symphonies, concertos, trios de Vivaldi, Corelli et autres; 27 volumes, in-fol. et in-4o, de Recueils d'airs à chanter et autres; les Cantates de Clerambault, 2 vol. in-fol.; 80 volumes in-4o obl., Anciens opéras, tant gravés qu'imprimés, de différents auteurs, dont ALCIONE, par Marais; 54 volumes in-fol., Anciens opéras de Lulli, Campra et autres auteurs, dont PIRAME ET THISBÉ, par Rebel et Francœur.
Le petit-fils de ce prince, le roi Louis-Philippe, avait, dans sa jeunesse, connu l'exil; c'est dans le travail et le commerce des lettres qu'il en avait adouci l'amertume. Soit en Suisse, au milieu des montagnes sauvages des Grisons, dans le village de Reichenau, où, en 1793, sous le nom de Chabot, il donna pendant huit mois des leçons de français, de mathématiques et d'histoire, dans l'institution de M. Jost; soit à Hambourg, où il fit imprimer sous ses yeux et imprima peut-être lui-même, un volume en réponse à certaines allégations hasardées de la comtesse de Genlis, ce prince montra des goûts de savant et de lettré qui devaient le conduire fatalement à devenir bibliophile. Aussi le fut-il soit au Palais-Royal, quand il n'était encore que duc d'Orléans, soit aux Tuileries, quand il fut devenu roi. Non seulement des sommes considérables de sa liste civile et de sa fortune particulière furent consacrées à des acquisitions de livres, à des souscriptions aux grandes publications de l'époque, mais encore des ouvrages très importants furent publiés par ses ordres, à ses frais et sous sa direction. Telles furent les Vues des châteaux royaux par l'architecte Fontaine, l'Histoire des résidences royales par Vatout, et peut-être les Galeries de Versailles par Gavard, pour lesquelles M. Montalivet avait pris un arrêté par lequel l'ouvrage ne serait accordé en don que sur un ordre signé du roi. Ces trésors bibliographiques qu'il avait rassemblés dans ses résidences privées devaient bientôt être dispersés.
Quatre ans après la révolution de février, eut lieu, le 8 mars 1852 et les vingt-six jours suivants, la vente des livres provenant des diverses bibliothèques du roi Louis-Philippe, mort le 20 août 1850. Un avis placé en tête du Catalogue, Paris, Potier, 1852, 2 vol. in-8o de 349 et 264 pages, signale «les dégradations et mutilations qu'ont subies un certain nombre de livres dans des circonstances que, dit l'expert, nous ne voulons pas rappeler, et qui ont malheureusement atteint quelques-uns des plus importants et des plus précieux». Le premier volume contient 3,039 numéros; le second, 2,523. Ces deux volumes sont consacrés aux «Bibliothèques du Palais-Royal et de Neuilly»; un troisième, qu'on rencontre plus rarement et dont nous devons la communication au vénérable et savant M. Louis Barbier, ancien administrateur de la Bibliothèque du Louvre, est relatif à la bibliothèque du château d'Eu: Catalogue des livres provenant de la bibliothèque du château d'Eu, Paris, Potier, 1853, in-8 de 29 pages. Il comprend 337 numéros seulement. La vente eut lieu les 5, 6 et 7 avril 1853, à la salle Silvestre, rue des Bons-Enfants, comme la précédente.
Ces catalogues ont un grand intérêt historique par l'origine qu'ils indiquent d'un très grand nombre de volumes ayant appartenu à divers membres de la famille de Bourbon: le régent; le duc et la duchesse du Maine, et leur fils, le comte d'Eu; le comte de Toulouse et le duc de Penthièvre; la duchesse d'Orléans, mère du roi. Nous avons fait le relevé de ces livres, la crainte seule de trop allonger ce travail nous empêche d'en donner la liste complète. Nous signalerons seulement les manuscrits et quelques livres d'une rareté particulière. Voici les manuscrits: