Le duc du Maine, élève de Mme de Maintenon, et qui, enfant, passa pour un petit prodige, témoin ces Œuvres diverses d'un enfant de sept ans, qui furent publiées en 1678, ne nous apparaît cependant comme bibliophile que par les livres à ses armes qui figurent dans les catalogues de la vente Louis-Philippe. Il en est de même de ses deux fils: le prince de Dombes, mort en 1755, et le comte d'Eu, mort vingt ans plus tard; le premier à l'âge de cinquante-cinq ans, le second à l'âge de soixante et onze ans. Dans ces catalogues, l'on trouve marqués aux armes du duc du Maine les ouvrages suivants: Réflexions sur les vérités de la religion, par d'Alès, in-4o, ms.; Code militaire, Paris, 1707; Politique tirée de l'Ecriture sainte, par Bossuet, Paris, 1709, in-4o (édition originale); Polyaeni stratagematum, 1691; Onosandri strategeticus, 1599; Observations sur l'art de la guerre, par Vaultier, 1714; Pratique de la guerre, par Malthus, 1646; les Œuvres de Molière, Amsterdam, 1684, fig.

Aux armes du comte d'Eu: Traité de la concupiscence, de Bossuet, Paris, 1731, in-12; Paraphrase du Miserere, par le P. Calabre, 1748, in-24; Vegetii de re militari, 1592; de Traverse, Extrait du traité de la guerre par Puysegur, 1755; l'Iliade, par La Motte, 1714; Antiqua numisma S. Ducis Cenomanensium, in-fol., mar. vert, «beau manuscrit parfaitement exécuté».


Nous clorons cette liste des Bourbons bibliophiles de la branche aînée par le comte d'Artois, qui fut un véritable bibliophile, auquel nous devons la Bibliothèque de l'Arsenal, qu'il acheta du marquis de Paulmy.

Malgré la réputation de frivolité qui lui resta longtemps, le comte d'Artois aimait les lettres et les gens de lettres. Chamfort, le spirituel et mordant auteur des Maximes et pensées morales..., qui le sont souvent si peu, fut son lecteur. Et ce n'était pas là, quoi qu'on en ait pu dire, «une sinécure comme celle d'aumônier du régent». La preuve en est dans la très belle bibliothèque personnelle que ce prince s'était formée, et dont on possède l'inventaire. Ce Catalogue des livres du cabinet de Monseigneur le comte d'Artois, à Paris, de l'imprimerie de Didot l'aîné, M DCC LXXXIII, est un fort beau volume in-4o, papier vergé de Hollande à grandes marges, remarquable spécimen de l'art de l'imprimerie à cette époque.

Le comte d'Artois avait alors vingt-six ans, et ce n'était pas le premier témoignage qu'il donnait de son goût pour les livres. De 1780 à 1783 avait paru, chez Fr. Ambroise Didot, une «collection de romans et de poésies» imprimée par les ordres et aux frais de ce prince, qui s'en était réservé les exemplaires, tirés d'ailleurs à un très petit nombre, «pour en faire des présents». Cette collection est restée célèbre parmi les bibliophiles.

On comprend qu'un prince qui éditait à ses frais toute une collection de livres possédât lui-même une assez belle bibliothèque et mît quelque coquetterie à en dresser l'inventaire. Le catalogue que nous venons de citer comprend 1,313 numéros, formant 136 pages. La partie des belles-lettres a 542 numéros, tandis que l'histoire n'en a que 385; les arts, 131; la philosophie et la politique, 101; les sciences, 86; la théologie, 39; et la jurisprudence, 14. D'ailleurs, aucun étalage de fausse érudition: ce n'est pas une bibliothèque de parade, mais celle d'un homme du monde qui n'a de livres que ceux qu'il peut et qu'il veut lire. Ce catalogue donne l'idée d'une bibliothèque surtout contemporaine, tenue au courant de ce qui se publie en matière de belles-lettres, et où les écrivains anciens figurent plutôt dans d'élégantes éditions modernes que dans les éditions princeps du XVIe siècle.

La disposition même de ce catalogue a cela d'insolite que la théologie en forme l'avant-dernière division. Ce classement particulier ne saurait étonner dans la bibliothèque d'un prince qui était alors presque aussi voltairien que son frère, le comte de Provence. N'oublions pas que c'est le moment où les contemporains nous représentent le comte d'Artois comme un type accompli de cette société élégante, spirituelle et libre-penseuse. «Le comte d'Artois, dit la baronne d'Oberkirch, est le prince le plus aimable du monde. Il a infiniment d'esprit, non pas dans le genre de M. le comte de Provence, c'est-à-dire sérieux et savant, mais le véritable esprit français, l'esprit de saillie et d'à-propos.»—«Il est vif, bouillant, décidé; dès l'âge le plus tendre, il a fait parler de lui», dit l'Espion anglais.

On remarque cependant, dans ce catalogue, l'absence des Provinciales de Pascal. Le nom du grand adversaire des Jésuites n'y est inscrit que pour les Pensées, édit. de la Haye, 1743, in-12, et pour le Traité de l'équilibre des liqueurs, Paris, 1698, in-12. Par contre, on y trouve un livre auquel on ne s'attendrait guère dans une bibliothèque composée comme nous l'avons dit. C'est celui de Marat: Découvertes sur le feu, l'électricité et la lumière, Paris, 1779, in-8o, qui vient immédiatement avant celui de Pascal. O hasard des catalogues! Il est vrai que Marat était médecin des gardes du corps du comte d'Artois. Il avait probablement offert respectueusement son livre à ce prince, qui, pour faire honneur à l'un de ses serviteurs, l'avait fait mettre dans sa bibliothèque. Ce fut là un honneur, sinon un bienfait, mal placé.

Le comte d'Artois, que les mémoires du temps nous montrent comme donnant dans l'anglomanie, n'appréciait pas les Anglais seulement pour la coupe de leurs habits et pour leurs jockeys. Parmi ses livres figure un Shakespeare, de la belle édition annotée de Johnson, Londres, 1765, 8 vol. in-8o; le poème de Hudibras, les Œuvres d'Addison, les Aventures de Robinson Crusoé, et l'Histoire d'Angleterre, de Hume, dans le texte original. La langue anglaise lui était familière, comme à son frère, Louis XVI, qui traduisit l'Essai d'Horace Walpole sur Richard III. La révolution allait bientôt le forcer à s'en servir plus qu'il n'aurait voulu.