La duchesse du Maine, qui hérita seulement du château d'Anet, aurait cependant été digne d'en posséder aussi la précieuse bibliothèque. Elle aimait, en effet, beaucoup les livres et tint à Sceaux une véritable cour littéraire. Fontenelle, Malézieux, La Fare, Sainte-Aulaire, Chaulieu et, plus tard, Voltaire y firent avec elle assaut d'esprit.
La divinité qui s'amuse
A me demander mon secret,
Si j'étais Apollon ne serait point ma muse
Elle serait Thétis, et le jour finirait,
répondait un jour Sainte-Aulaire à la duchesse, qui l'appelait Apollon.
«La contrainte qu'il fallait avoir à la cour l'ennuya, raconte Mme de Caylus; elle alla à Sceaux jouer la comédie et faire tout ce qu'on a entendu dire des nuits blanches, et tout le reste. M. le duc, son frère, pendant un temps prit un très grand goût pour elle: les vers et les pièces d'éloquence volèrent entre eux; les chansons contre eux volèrent aussi. L'abbé de Chaulieu et M. de La Fare, Malézieux et l'abbé Genest secondaient le goût que M. le duc avait pour la poésie.» Ces goûts littéraires ne l'empêchèrent pas de s'occuper de politique, comme le prouve cette conspiration de Cellamare dont elle fut l'inspiratrice. Souvent la littérature fut pour elle le masque de la politique; et l'emblème dont elle timbrait ses livres était aussi le signe de ralliement de ses alliés, les chevaliers de la Mouche à miel. Sur ses livres, en effet, étaient frappées des abeilles d'or, avec cette devise autour de leur ruche: Piccola Si Ma Fa Pur Gravi La Ferite. (Je suis petite, mais je fais cependant de graves blessures). Allusion à la petite taille de la princesse et à l'ordre galant de la Mouche à miel, qu'elle avait fondé en 1703.
De cette princesse bibliophile, nous rapprocherons deux filles du régent: cette galante duchesse de Berry d'abord, morte si prématurément en 1719, à vingt-quatre ans, veuve d'un petit-fils de Louis XIV, (Ses livres étaient nombreux et portaient pour armes sur les plats: de France, à la bordure engrêlée de gueules, qui est de Berry, accolé d'Orléans, et, sur le dos, le chiffre ML entrelacées): et Mademoiselle de Beaujolais (Philippe-Élisabeth d'Orléans), née en 1714, morte en 1734, sans avoir vu s'accomplir son union avec l'infant don Carlos, auquel elle avait été promise. Ses livres étaient timbrés d'un écu en losange, aux armes de France, au lambel d'argent à trois pendants, surmonté de la couronne ducale.
VI
Une autre princesse de la maison de Bourbon, petite-fille de cette princesse de Condé dont nous avons parlé à propos de la vente d'Anet, mérite de prendre place parmi les Bourbons bibliophiles. C'est Louise-Elisabeth de Bourbon, princesse de Conti, née à Versailles le 22 novembre 1693. Elle était petite-fille du grand Condé, et le troisième des neuf enfants de Louis III, duc de Bourbon, dit Monsieur le duc, mort en 1710, et de Mademoiselle de Nantes, la caustique chansonnière. Elle avait pour frères le duc de Bourbon, premier ministre sous Louis XV, le comte de Charolais, d'étrange mémoire, et le comte de Clermont, qui fut à la fois abbé de Saint-Germain des Prés et général d'armée; pour sœurs cadettes, Mademoiselle de Charolais, Mademoiselle de Clermont, la touchante héroïne du roman de Mme de Genlis, Mademoiselle de Vermandois, qui faillit épouser Louis XV, et Mademoiselle de Sens, toutes mortes avant elle, ainsi que ses trois frères. A l'âge de vingt ans, elle avait épousé, le 9 juillet 1713, son cousin germain, Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, fils de ce prince de Conti si bien doué pour la guerre, élu roi de Pologne en 1697, et de Marie-Thérèse de Bourbon-Condé, sœur de la duchesse du Maine et de cette dernière duchesse de Vendôme dont nous avons vu hériter sa grand'mère, la princesse douairière de Condé.