Restée veuve, en 1727, d'un mari spirituel comme toute sa race, mais contrefait et peu fidèle, elle avait montré une âme forte, un esprit élevé et libre, dont avait hérité son fils, ce prince de Conti si cher aux parlementaires. Lors de sa mort, arrivée le 27 mai 1775, un an avant celle de son fils, un contemporain la dépeignait ainsi: «J'ai vu avec vénération la douairière de la maison, la princesse de Conti, plus qu'octogénaire et le seul reste de la vieille cour. Un air de majesté imprimé sur sa figure n'a pas besoin d'être relevé par le luxe des vêtements, par la pompe du cortège. Elle est remarquable dans toutes les fêtes par sa simplicité; elle a toujours été au-dessus de cet accessoire frivole: elle a l'âme forte, dégagée de préjugés.»
D'un autre côté, Mme du Deffand disait, en annonçant sa mort dans une lettre du 28 mai 1775, à Horace Walpole: «Mme la princesse de Conti mourut hier, à huit heures du matin; on en prend le deuil demain pour onze jours... Elle laisse tout son bien à partager selon les coutumes; on dit que M. le prince de Conti aura cent mille livres de rente; M. le duc de Chartres aura cinq cent mille francs, et Mme la duchesse de Bourbon, sa sœur, en aura autant. La maison de Paris était assurée de son vivant à M. le comte de La Marche, son petits-fils; elle ne fait aucun présent à personne.»
Cette princesse possédait une belle bibliothèque. Elle fut vendue, en 1775, à l'hôtel et au petit hôtel de Conti qui s'étendaient entre les rues Saint-Dominique, de Bourgogne et de l'Université: les mêmes qu'occupe aujourd'hui le ministère de la guerre. Le catalogue, qui en fut publié chez Prault fils, «libraire, quai des Augustins, près la rue Pavée, à l'Immortalité», contenait 1711 numéros, dont 138 pour la théologie, 27 pour la jurisprudence, 55 pour la philosophie, 35 pour la politique, 81 pour les sciences, 12 pour l'architecture, la peinture et les arts du dessin; 740 pour les belles-lettres, parmi lesquels la poésie française figure pour 54, le théâtre français pour 62; et 622 pour l'histoire, l'histoire de France en comprenant 223 à elle seule.
On retrouve la trace du quiétisme dont les doctrines avaient été un moment fort répandues à la cour et parmi les membres de la famille de Conti, dans deux ouvrages célèbres: la Sainte Bible, traduite en françois, avec des explications et des réflexions qui regardent la vie intérieure, Cologne, 1713 et 1714, 20 vol. in-8, et dont Mme Guyon est l'auteur, et dans le fameux livre du P. Quesnel, Nouveau Testament en françois, avec des réflexions morales sur chaque verset, et le texte latin en marge, Paris, 1696, 4 tomes en 5 vol. in-12. Dans cette section de la théologie, il faut encore mentionner: les Cent cinquante Psalmes du prophète royal David, traduits en rythme françoise, par Clément Marot, Paris, 1555; et les Heures nouvelles dédiées à Madame la Princesse, Paris, 1765, in-12.
Le premier prince de Conti, frère du grand Condé, après une jeunesse plus que mondaine, pendant laquelle il avait été très épris de théâtre comme le prouve la protection qu'il accorda à la troupe de Molière qui porta un instant son nom, s'était jeté dans la dévotion la plus rigoureuse, avait embrassé les doctrines de Port-Royal, et écrit, sous l'inspiration de ces Messieurs, des Lettres sur la Grâce, et un Traité sur la comédie, dans lequel il condamnait ce divertissement. Sa femme, Anne Martinozzi, une nièce de Mazarin, d'une remarquable beauté, avait aussi partagé ce zèle pour le jansénisme. De là un assez grand nombre de livres jansénistes dans cette bibliothèque. Ce sont:
Le Parallèle de la doctrine des Payens avec celles des Jésuites, les Principes des Jésuites sur la probabilité, réfutés par les Payens, 1726 et 1727, in-8, mar. r.; de la fréquente Communion, par Antoine Arnauld, Paris, 1656; les Provinciales, de Pascal, Francfort, 1716, pet. in-12; les Pensées, de Pascal, Paris, 1683, mar. doub. de mar. r., et enfin un ouvrage du premier prince de Conti: Les Devoirs des grands, par Monseigneur Armand de Bourbon, prince de Conti, avec son testament, Paris 1666, in-8, mar. rouge.
La princesse douairière de Conti ne semble pas d'ailleurs avoir hérité de ces sentiments jansénistes. Sa dévotion était fort mince, et elle passait plutôt pour un esprit fort, nous dirions aujourd'hui une libre-penseuse, auprès de ses contemporains. La façon dont les mémoires de Bachaumont annoncent sa mort laisse peu de doute sur ce point. «Mme la princesse de Conti, y lisons-nous, a fini hier. Elle voyait depuis longtemps approcher la mort avec une fermeté digne de son âme fière, courageuse et au-dessus des préjugés. Elle chantait peu d'heures auparavant la chanson faite sur le maréchal de Biron [à l'occasion de l'émeute sur les grains.]» Sa fille, la jeune duchesse d'Orléans, morte en 1759, et qui fut mère de Philippe-Egalité, avait fini dans les mêmes sentiments, qu'elle tenait, disait-on, de sa mère. «C'est sans doute à son école, dit l'Observateur anglais, que sa fille, la feue duchesse d'Orléans, avait puisé cette philosophie libre et ferme qui la fait descendre si gaiement au tombeau.»
Nous ne serons donc pas étonnés de rencontrer sur les rayons de la bibliothèque de la princesse de Conti: la Morale d'Epicure, Paris, 1685, par le baron des Coutures, dont elle a aussi la traduction de Lucrèce, Paris, 1708; l'Ebauche de la religion naturelle, traduction de Wolaston, dont Voltaire fit un si grand éloge dans ses Lettres sur les Anglais, en 1734; l'Essai de philosophie morale, Paris, 1749, par Maupertuis; l'Essai sur les erreurs populaires ou Examen de plusieurs opinions reçues comme vraies qui sont fausses ou douteuses, traduit de l'anglois de Th. Brown, Paris, 1713; la Philosophie du bon sens, La Haye, 1747, par le marquis d'Argens; Histoire des diables de Loudun, Amsterdam, 1694.
Ce serait pousser trop loin les conjectures que de voir dans chaque livre d'une bibliothèque une preuve des sentiments ou des opinions personnels de son possesseur. Cependant, d'après ce que nous connaissons de la tournure d'esprit, du caractère de la princesse de Conti, il est permis de croire que ce n'était pas seulement à titre de nouveautés et pour tenir au courant sa collection de livres qu'elle y avait placé, de Montesquieu: les Lettres persanes, Amsterdam, 1721, 2 vol. in-12; les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, Amsterdam, 1734, in-12; De l'esprit des lois, Genève, 2 vol. in-4; et les Lettres familières, Paris, 1762, in-12, dans leurs éditions originales; Voltaire n'y est représenté que par: la Ligue ou Henry le Grand, par Fr. Arouet de Voltaire, Genève, 1723, in-8; l'Histoire de Charles XII, Basle, 1731, 2 vol. in-12; le Siècle de Louis XIV, par de Francheville, Berlin, 1752, 2 vol. in-12; Micromegas, in-12, v. m., tr. dor.; Zadig, ou la destinée, histoire orientale, 1748, in-12; les Scythes, Paris, 1767, in-8; Tancrède, Charlot, l'Orphelin de la Chine qui font partie de deux volumes de recueil factice; Œdipe, Marianne, Brutus, l'Indiscret, Zaïre, Alzire et la Mort de César, dans le second volume des Œuvres, Amsterdam, 1739, 2 vol. in-8. De Diderot, nous ne trouvons que son drame: le Fils naturel, 1757, in-8; de J.-J. Rousseau: le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Amsterdam, 1755, in-8; J.-J. Rousseau à M. d'Alembert sur l'article GENÈVE dans l'Encyclopédie, Amst., 1758, in-8, autrement dit: la Lettre sur les spectacles; Julie, ou la Nouvelle Héloïse, Amsterdam, 1761, 6 vol. in-12; les Pensées de J.-J. Rousseau, Paris, 1766, 2 vol. in-12.
Pour terminer avec les écrivains plus ou moins célèbres du XVIIIe siècle, il faut citer encore, de Buffon: l'Histoire naturelle, Paris, Imprimerie royale, 1749 et suiv., 17 vol. in-4, v. marb., filets; les Œuvres diverses de Fontenelle avec figures, Londres, 1710, 2 vol. in-12; les Œuvres mêlées de Moncrif, Paris, 1751, 3 vol. in-12, mar. r.; les Contes moraux de Marmontel, La Haye, 1761, 2 vol. in-12; les Œuvres diverses de Chaulieu et de La Fare, Amsterdam, 1733, 2 vol. in-8; les Fables nouvelles de La Motte, avec les figures de Gillot, Paris, 1719, in-4, gr. pap.; les Œuvres de Gresset, Genève, 1743, in-12, et 1751, 2 vol. in-12.