L'on sait comment la révolte du connétable de Bourbon amena en 1523 la confiscation de ses biens. La «librairie» de Moulins fut comprise dans cette confiscation. Après avoir été soigneusement inventoriée par Pierre Antoine, commissaire du roi, en présence de Mathieu Espinette, chanoine de Moulins, garde des livres du duc de Bourbon, elle fut réunie à celle du roi, déposée alors au château de Fontainebleau. C'est de là que nous sont parvenus les soixante-seize manuscrits splendides que M. Léopold Delisle signale parmi ceux de la Bibliothèque nationale comme ayant appartenu aux anciens ducs de Bourbon.
Aux Bourbons-Montpensier, descendants de Jean Ier, duc de Bourbon, et de Marie de Berry, éteints en la personne du connétable de Bourbon, succédèrent, comme chefs de la maison de Bourbon, les Bourbons-Vendôme, issus eux-mêmes de la branche des comtes de la Marche dont l'origine remontait à Louis Ier, premier duc de Bourbon, fils de Robert de Clermont. C'est de Charles de Bourbon, comte, puis duc de Vendôme en 1515, mort en 1537, et de François d'Alençon, que descendent, par son fils Antoine de Bourbon, roi de Navarre, toutes les branches de Bourbon qui subsistent aujourd'hui, et par son autre fils, Louis de Bourbon, prince de Condé, les branches éteintes de Condé, de Soissons et de Conti.
Les Bourbons-Vendôme, eux aussi, aimèrent les livres et en formèrent de belles collections. Telle fut celle du château de Vendôme, dont le domaine était entré dans leur maison, dès 1364, par Catherine, comtesse de Vendôme, femme de Jean Ier de Bourbon, comte de la Marche. Antoine de Bourbon, devenu roi de Navarre par son mariage avec Jeanne d'Albret, l'enrichit sans doute d'une partie des livres des anciens souverains de Béarn. Le Père Jacob, dans son Traité des plus belles bibliothèques, affirme en effet, après La Croix du Maine, que la bibliothèque des rois de Navarre «était autrefois conservée à Vendôme». Ce qui est certain, c'est que son frère, le célèbre cardinal de Bourbon que les ligueurs firent roi sous le nom de Charles X, et qui mourut en 1590, fut un des plus passionnés collectionneurs de livres du XVIe siècle. «Il a laissé, dit le même Père Jacob, cette mémoire à la postérité d'avoir été le plus grand amateur des gens de lettres et de livres qui fut en son temps.»
Ses livres, qui étaient «excellemment reliés en maroquin», furent légués par lui, vers 1580, à la maison professe des Jésuites de la rue Saint-Antoine, qu'il avait lui-même établie sur l'emplacement de l'ancien hôtel d'Anville. Ils furent dispersés lors de la première expulsion des Jésuites en 1595. Son neveu, Charles III de Bourbon, deuxième cardinal de Bourbon, fils du premier prince de Condé, qui lui succéda sur le siège archiépiscopal de Rouen, et mourut en 1594, à trente-deux ans, n'aima pas moins passionnément les livres. Il fut le restaurateur de la belle bibliothèque formée au château de Gaillon par le cardinal d'Amboise. Ses livres étaient uniformément reliés en maroquin bleu ou rouge, la tranche dorée, sur le dos ses armes: de France, au bâton péri en bande de gueules, et un médaillon représentant un lis au naturel avec la devise: Candore superat et odore.
II
L'avènement de Henri IV, chef de la maison de Bourbon, au trône de France, donne un caractère nouveau à l'amour des Bourbons pour les livres: c'est au profit de la France même que cette passion s'exerce. A la fin du règne de Charles IX, la bibliothèque formée à Fontainebleau par François Ier avait été rapportée à Paris, où elle courut de très grands dangers pendant les troubles de la Ligue. Dès le début de son règne, Henri IV porta sur elle sa sollicitude et la fit déposer dans le collège de Clermont, de la rue Saint-Jacques, abandonné par les Jésuites, puis installer en 1604, lors du rappel de ceux-ci, dans le cloître des Cordeliers. En 1609, il avait conçu le projet de lui consacrer une magnifique salle dans le nouveau collège de France qu'il voulait faire construire. Henri IV accrut beaucoup aussi la bibliothèque du collège des Jésuites de Lyon, si nous en croyons le Père Jacob. «La plus célèbre bibliothèque de la ville de Lyon, dit-il, est celle du collège des Pères Jésuites, qui pour la quantité de ses livres ne cède à beaucoup de France; car elle se peut vanter d'avoir plusieurs livres qui viennent de la libéralité du grand roy Henry IV.» Dans sa «librairie» particulière, Henri IV avait des livres nombreux et choisis, qu'il faisait luxueusement relier. Ils portaient tous, sur les plats, l'écu de France accolé de celui de Navarre, et au-dessous, soutenue de deux rinceaux, la lettre H couronnée; le tout entouré des colliers des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit, et souvent surmonté d'une couronne royale.
Si nous en croyions M. Édouard Fournier, Louis XIII aurait relié des livres de ses mains royales. Ce qui est certain, c'est qu'il aima les livres. Ceux qu'il posséda furent presque tous reliés en maroquin vert fleurdelisé par Clovis Eve, puis par Antoine Ruette. Dans l'écusson royal dont il sont marqués, l'H de Henri IV est remplacée par un L. Louis XIII, lorsqu'il rétablit la religion catholique en Béarn, fonda à Pau un couvent de capucins, auquel il donna «la très magnifique bibliothèque des roys de Navarre, ses prédécesseurs, qui sert, dit le Père Jacob, d'un rare ornement à ce couvent».
Son frère, Gaston, duc d'Orléans, qui mourut à Blois, en 1660, à l'âge de cinquante-deux ans, après avoir cabalé toute sa vie, soit contre Richelieu, soit contre la régente, fut un excellent bibliophile tout en étant un très mauvais politique. Peut-être est-ce par repentir et amende honorable pour ses conspirations qu'il légua à son neveu, Louis XIV, «son cabinet plein de raretés de tout genre». Pour un bibliophile, un tel legs partait du cœur. En conséquence de sa libéralité, cinquante-trois de ces précieux manuscrits furent portés en 1667 à la Bibliothèque du roi.
C'est au palais du Luxembourg, sa demeure, que Gaston avait réuni ce cabinet qui ne comprenait pas seulement des livres et des manuscrits, mais encore des médailles, des miniatures, des estampes, etc. Le Père Jacob en est émerveillé. Ce prince, dit-il, «donne de l'étonnement et de l'admiration à toute l'Europe, pour la connaissance qu'il a des médailles anciennes; et je puis dire de ce prince, sans flatterie, que ni Alexandre Sévère, empereur des Romains, ni Atticus, grand ami de Cicéron, ni le très docte Varron n'ont eu une connaissance desdites médailles comme lui; et sa curiosité ne se termine pas en icelles, mais encore dans la recherche des bons livres, desquels il orne sa très riche et splendide bibliothèque, qu'il a dressé depuis peu dans son hostel de Luxembourg, au bout de cette admirable gallerie où toute la vie de la feue reine Marie de Médicis a été dépeinte par l'excellent ouvrier Rubens. Or cette bibliothèque n'est pas seulement remarquable pour l'ornement de ses tablettes, qui sont toutes couvertes de velours verd, avec les bandes de même étoffe, garnies de passemens d'or, et les crespines de même: pour toute la menuiserie qui se void, elle est embellie d'or et de riches peintures. Mais outre cela, les livres sont de toutes les meilleures éditions qui se peuvent treuver; et quant à leur relieure, elle est toute d'une même façon, avec les chiffres de Son Altesse Réale[ [1]. Ce prince fait tous les jours une grande recherche des meilleurs livres qui se peuvent treuver dans l'Europe; donnant des mémoires pour ce sujet, par la sollicitation de M. Brunier, son médecin et bibliothécaire, qui travaille continuellement à la perfection de ce trésor des livres et des médailles.»
Gaston se plaisait aussi à faire exécuter en miniatures des objets d'histoire naturelle. Ce sont ces miniatures qui ont formé le fonds de la collection connue sous le nom de Vélins du Muséum, et transférée, en 1793, de la Bibliothèque du Roi au Jardin des Plantes. La plupart de ses livres étaient reliés en veau, marqués de G couronnés.