Le goût de Louis XIV pour les livres nous est surtout attesté par l'impulsion qu'il donna aux acquisitions qui furent faites sous son règne pour augmenter la Bibliothèque du roi, par les missions qui furent confiées à Vaillant, Monceaux, Laisné, Dipy, Wansleb, Lacroix, Cassini, Verjus, à Nointel, notre ambassadeur à Constantinople, très bien secondé par A. Galland, pour recueillir des livres et des manuscrits en Orient, en Grèce, en Italie, en Portugal. Mais pour lui comme pour Louis XV, comme pour Louis XVI, il est difficile de faire le départ entre le souverain et le particulier, et d'apprécier le bibliophile autrement que par les magnifiques reliures à ses armes qui figurent aujourd'hui dans nos bibliothèques publiques. Avec Louis XIV la reliure prit un caractère de simplicité majestueuse. Sur les livres marqués aux armes du roi, c'est-à-dire de France, il faut remarquer la large dentelle avec un simple filet sur les bords des plats. Son relieur le plus accrédité fut A. Ruette. Nous possédons cependant un témoignage de l'intérêt particulier que Louis XV prenait à orner et à accroître sa bibliothèque particulière. Vers 1766, nous le voyons acheter du duc de La Vallière plusieurs manuscrits qui devaient être portés à Trianon. Parmi ces manuscrits figurait le Livre des tournois du roi René que le duc de La Vallière tenait du prince de Conti.

Le grand Dauphin, fils de Louis XIV, posséda aussi, à Meudon, sa résidence, et à Versailles, une belle bibliothèque, dont Saint-Simon nous a raconté la vente à l'encan après sa mort, en 1711. Les reliures portaient les armes du Dauphin sur les plats, avec des L entrelacées et couronnées aux coins.

Le père de Louis XV, ce jeune et charmant duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon et l'espoir de la France, avait montré bien jeune encore un vrai penchant de bibliophile. Il s'intéressait beaucoup aux livres, aux manuscrits, aux sceaux et aux médailles. Gaignières se plaisait à lui communiquer ses découvertes, telles que celle d'un sceau de Louis le Gros, et son cabinet reçut, le 6 avril 1702, la visite de ce jeune prince. «Je vous félicite, écrivait à ce sujet l'intendant Foucault à Gaignières, de la visite que vous a rendue M. le duc de Bourgogne, et suis bien persuadé que le temps lui aura paru court dans votre grand appartement. Comme c'est un prince qui a du goût pour l'histoire et la littérature, vous aurés eu plaisir à satisfaire sa curiosité.»

III

C'est surtout dans les branches collatérales de la maison de Bourbon, et aussi parmi les princes légitimés, que nous allons trouver maintenant des collections de de livres nombreux, bien choisis, richement reliés.

A la tête de ces princes bibliophiles se distinguent les membres de la maison de Condé. Le premier qui a droit à ce titre fut Henri II, prince de Condé, époux de cette belle et vertueuse Charlotte de Montmorency qui inspira une si vive passion à Henri IV, et père du vainqueur de Rocroy (1588-1646).

Ce prince, qui était gouverneur de la province de Berry, avait fondé, à Bourges, une très belle bibliothèque, dont le Père Jacob nous parle ainsi: «Cette opulente bibliothèque a été faite avec de grands soins et somptueuse dépense par ce prince. La parfaite connaissance qu'il a de toutes les sciences et des livres rares et curieux le fait estimer pour un oracle des Muses. Chose admirable en cette Altesse, que nonobstant les grandes affaires qu'il a pour l'Estat, il ne perd aucun jour sans s'adonner à l'estude, où il treuve des divertissemens dignes d'un grand prince; ce qui luy acquiert une gloire immortelle par toute l'Europe, tant pour surpasser en sciences tous les autres princes, que pour le grand zèle qu'il a à les faire fleurir.»

Son fils, le grand Condé, hérita de son goût pour les livres; sous lui (1621-1686), la bibliothèque de Chantilly devint l'une des plus belles de France. Un contemporain, Le Gallois, disait de cette bibliothèque, en 1680, dans son Traité des plus belles bibliothèques: «Il faut aussi parler de celle de Monseigneur le prince de Condé, ce Mars de nostre siècle; mais qui, beaucoup plus illustre que Mars, a si bien joint la gloire des sciences avec celle des armes, puisque, sans le flatter, on peut dire que jamais prince n'a esté ny plus belliqueux ny plus sçavant que luy. Cette bibliothèque est nombreuse et contient grande quantité de manuscrits rares grecs et latins. Elle fut dressée par feu Monseigneur le Prince son père, qui était un des plus sçavans hommes de son temps; et parce que Monseigneur le Prince a hérité d'une si noble qualité, il continue avec la même passion et les mêmes soins l'agrandissement de cette bibliothèque.»

Après le grand Condé, la bibliothèque de Chantilly fut augmentée par son fils, Henri-Jules, duc de Bourbon, mort en 1709. Elle était devenue une des plus nombreuses de son temps et contenait une grande quantité de manuscrits grecs et latins. Tous ces livres des Condé étaient marqués à leurs armes: de France, au bâton péri en bande de gueules. Vers le milieu du XVIIIe siècle, il en fut dressé par Dupuy un catalogue, dont le manuscrit existe aujourd'hui à la Bibliothèque nationale sous ce titre: Table alphabétique par nom d'auteurs des ouvrages se trouvant dans la Bibliothèque du prince de Condé.

A la Révolution, 1,200 volumes de manuscrits, provenant de la maison de Condé, furent envoyés à la Bibliothèque nationale. Rendue en 1815 au prince de Condé, cette collection appartient aujourd'hui à la Bibliothèque de Chantilly.