Racine se distingue de son illustre contemporain Corneille par la conception des caractères, par les moyens dramatiques et par le style.

Corneille avait subordonné l'action à un but d'influence morale; sa grande âme conçoit et enfante des héros. Il fait plus beau et plus grand que nature. Racine reste dans les limites de la vie ordinaire. À l'homme tel qu'il pourrait être, il substitue l'homme tel qu'il est réellement. Il est moins sublime, mais plus touchant et plus vrai.

En étudiant le monde il vit plus de victimes de la passion que de vainqueurs. Il accepta ce fait, et donna à son théâtre un but moins noble peut-être que celui de peindre le triomphe de la vertu, mais tout aussi utile et plus émouvant, la peinture de la passion.

Il a surtout réussi à la faire voir dans les caractères de femmes. Il n'y en a pas de plus beaux au théâtre que les siens. Les passions qu'il a peintes sont celles qui sont les plus habituelles au sexe, l'amour, la tendresse maternelle, l'ambition. L'amour passionnée éclate dans Hermione, Roxane, Phèdre; l'amour innocent dans Iphigénie, Junie, Bérénice, Monime; l'amour maternel dans Andromaque, Clytemnestre; l'ambition dans Agrippine, Athalie.

Les pièces où l'on trouve ces types de femmes se succédèrent en marquant un progrès continu. Leur auteur eut une bonne fortune rare dans l'histoire des lettres, celle de n'avoir pas de déclin. Andromaque, Britannicus, Mithridate, Iphigénie, Phèdre sont des étapes régulières d'un génie qui tend à l'excellence, et qui y atteint dans Athalie.

Mais c'est surtout par le style que Racine est admirable. Boileau se vantait de lui avoir enseigné à faire difficilement des vers faciles, et Voltaire disait qu'au bas de chaque page on peut mettre beau, admirable, sublime.

Il est certain qu'on pourrait le placer au bas d'un plus grand nombre de pages de Racine que d'aucun autre poëte.

On a blâmé Racine d'avoir peint sous des noms anciens des courtisans de Louis XIV; c'est là justement son mérite. Tout théâtre représente les mœurs contemporaines. Les héros mythologiques d'Euripide sont avocats et philosophes comme les jeunes Athéniens de son temps. Quand Shakespeare a voulu peindre César, Brutus, Ajax et Thersite, il en a fait des hommes du XVIe siècle. Tous les jeunes gens de Victor Hugo sont des plébéiens révoltés et sombres, fils de René et de Childe Harold. Au fond un artiste ne copie que ce qu'il voit, et ne peut copier autre chose; le lointain et la perspective historique ne lui servent que pour ajouter la poésie à la vérité.

H. Taine.

Quand vous voudrez bien comprendre Racine, ouvrez tout simplement les yeux, et, sans y chercher d'autre mystère, promenez autour de vous vos regards. Bérénice habite la mansarde, hier encore joyeuse, aujourd'hui désolée, d'où Titus est parti, muni de son diplôme, pour aller faire un beau mariage; Hermione est là, derrière cette porte, sur le même palier que vous, méditant comment elle rompra l'union de Pyrrhus avec Andromaque; et quant à Roxane, ce rassemblement, ce tumulte, ces clameurs sous vos fenêtres, c'est elle que l'on arrête pour avoir, au tournant de la rue, frappé le Bajazet qui la trompait avec l'Athalide d'en face. Partout du sang et partout des larmes, puisque la tragédie en demande; la terreur et la pitié, puisque c'est la règle et la condition du genre; mais partout aussi la vie, l'humanité, la réalité....