Rabelais.
Né à Chinon en Touraine vers 1483; mort en 1553.

François Rabelais est un des écrivains dont les œuvres embarrassent la critique. Il est plein de grands contrastes, tour-à-tour bon et mauvais, sérieux et bouffon, délicat et indécent. Il a écrit un livre de haute fantaisie, un des plus extraordinaires qu'il y ait; mais il n'est pas facile à comprendre et ne pratique pas assez le respect des convenances.

Ce livre est le Roman de Gargantua et de Pantagruel. C'est une œuvre philosophique-satirique, dont le but est d'amuser et d'instruire par la peinture de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans toutes les classes de la société et dans toutes les conditions. Ce qui y frappe le plus c'est l'imagination, l'érudition et l'obscénité. Les idées les plus belles abondent au milieu des détails les plus indécents.

En matière d'éducation Rabelais a des vues admirables. Les plus grands humoristes procèdent de lui: Swift et Sterne, La Fontaine, Molière, Le Sage et Paul Louis Courier.

Sa langue est d'une richesse incomparable, un peu trop grecque, et émaillée d'expressions idiomatiques et proverbiales. Il y en a quelques unes qui datent de lui. Ainsi l'on dit "le quart d'heure de Rabelais," pour le moment où il s'agit de payer, et "c'est un mouton de Panurge" d'un homme qui ne fait qu'imiter les autres.

Rabelais est incompréhensible; son livre est une énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable; c'est une chimère, c'est le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelque autre bête plus difforme; c'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption. Où il est mauvais, il passe bien au-delà du pire, c'est le charme de la canaille; où il est bon il va jusques à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats.

La Bruyère.

L'histoire de Gargantua et de Pantagruel a occupé trente ans de la vie de l'auteur.

Rabelais l'a pris, laissé, repris. Il l'a commencé pour amuser ses malades et pour s'égayer, et il l'a continué au hasard. Il ne s'est prescrit aucun plan. Il n'y a pas mis d'unité, ni même de suite. La première partie est complète en elle-même, la seconde ouvre un nouveau sujet, la cinquième ne termine rien. L'ouvrage n'a jamais été destiné à finir. Ce n'est pas un livre, mais une galerie de tableaux, un chapelet d'aventures auxquelles on ne songe pas à donner plus de liaison, précisément parce que l'intérêt est moins dans le fond du récit que dans la manière dont il est raconté, et dans les plaisanteries dont il est semé....

Rabelais n'a point voulu enseigner. Il n'a apporté à son ouvrage aucun dessein profond. Il a pris la plume pour s'égayer et égayer les autres. Seulement, ainsi qu'il arrive d'ordinaire aux rieurs, il a ri aux dépens d'autrui; à l'exemple de tous les comiques, il a fait de la satire....