La nature lui avait donné ce qu'il faut pour être orateur sacré, "noble tête, beau port, front haut et plein, bouche singulièrement agréable en effet, fine, parlante même lorsqu'elle est au repos, voix sonore, regards pleins de feu;" il compléta l'œuvre de la nature par l'éducation la mieux appropriée à son caractère. Peu d'hommes ont été en même temps aussi riches et aussi sobres; nul n'a su réunir à un plus haut degré l'esprit d'obéissance et l'indépendance d'esprit. S'il mit parfois dans l'accomplissement de ses devoirs un peu de hauteur et d'âpreté, c'est quand il croyait la saine doctrine et la paix de l'église menacées, comme dans sa controverse avec Fénelon sur le quiétisme.[57]
Quoique le plus grand prosateur du XVIIe siècle, Bossuet n'est guère homme de lettres dans le sens ordinaire du mot. Ce n'est pas un auteur, mais un évêque et un docteur. Il n'écrit pas pour écrire; il n'écrit que poussé par quelque motif d'utilité, par devoir, pour un grand dessein, et à ses yeux il n'y avait rien de si grand que la défense de l'église et de la religion.
L'éloquence des sermons de Bossuet coule des sources mêmes de l'Évangile, et dans son courant elle reflète les images les plus variées du monde qui passe et du monde qui demeure. La nature humaine y est peinte sans flatterie et sans dédain. Bossuet est surtout vrai. L'observation, l'expérience et le confessionnal lui ont fait connaître l'homme. Il le juge sans illusion et sans amertume. En exposant ses faiblesses il tient compte de ce qu'il y a en lui de bon et d'excellent. Sa sévérité est tempérée de tendresse....
Une peinture trop sombre de la destinée humaine attriste. Bossuet édifie et encourage. Le soleil des vivants n'est pas celui de l'éternité, car il se couche, mais enfin c'est un soleil, et il ne manque ni de lumière ni de douceur....
Cet homme qu'on a quelquefois représenté comme entier, dur et absolu était au fond tendre et pliant. Il avait bien des égards au monde. Il était un peu faible devant les puissances, et il ne l'ignorait pas. Un jour en quittant la supérieure d'une communauté de Meaux il lui disait l'adieu d'usage: Priez Dieu pour moi. Comme la supérieure lui répondit: Que lui demanderai-je? il répliqua: Que je n'aie pas de complaisance pour le monde. Pour ce qu'on appelle "ses flatteries de courtisan," elles ne constituent pas un délit bien grave. Bossuet partageait les sentiments de toute son époque sur l'autorité royale et sur le prestige de Louis en particulier. On ne jugeait pas alors un roi avec notre esprit niveleur et nos principes démocratiques, et quand Bossuet adressait au souverain des éloges peu goûtés aujourd'hui, celui-ci n'avait pas encore commis les fautes qu'on put lui reprocher plus tard. Ces éloges semblaient justes, de bon aloi et nullement déplacés, même dans la chaire.... Il n'est pas le flatteur de Louis XIV quoiqu'il l'admire, ni le muet spectateur de ses désordres quoiqu'il le vénère. "Au milieu de l'appareil des cours il osa en mainte occasion plaider la cause des pauvres et le précepte de l'exemple en présence d'un monarque ivre de jeunesse et bouillant d'orgueil."...
Les ouvrages littéraires proprement dits appartiennent à cette période de la vie de Bossuet pendant laquelle il fut instituteur du Dauphin. Le plus célèbre est le discours sur l'histoire universelle.... Composé à une époque où la critique, l'ethnographie, la linguistique et d'autres sciences n'existaient pas, et avec une certaine roideur d'esprit théologique, il est le plus beau monument d'histoire au point de vue religieux. Le style en est admirable, fort et concis, plein de mouvement, de gravité, de clarté et de chaleur. On n'y rencontre non plus les tours de force et les utopies dont des historiens plus récents se sont servis pour accréditer certaines opinions.
Le goût de la réalité, l'absence de toute chimère est l'heureux caractère de tous les écrits de Bossuet. Ce sera l'éternel honneur de ce grand esprit de s'être placé à égale distance du lieu commun et de la rêverie. La foi est pour lui la chose principale, mais aucun libre penseur n'a plus respecté les droits de la raison. Sa philosophie et sa dévotion s'inspirent d'elle. Qu'il parle de Dieu ou de l'homme, il est raisonnable.... Dans ses ouvrages de spiritualité et d'édification il fait toujours preuve de tact, d'esprit pratique, de sagesse. Il s'occupe de ce qui est accessible et sensible. Les choses transcendantes, les questions de pure curiosité ne le détournent pas de son chemin. Il les côtoie ou les indique, sans y perdre son temps et sa peine. L'âme humaine n'en a que faire. Il lui faut de la morale, des encouragements, des consolations, de l'instruction. Bossuet les lui donne. Son enseignement élève, fortifie, éclaire. Il n'a pour objet que ce qu'il importe de savoir, ou ce qu'il nous est donné de comprendre.
La perfection qu'il rêve pour l'homme est celle de l'évangile. Rien au delà. Il ne subtilise pas. Le raffinement en religion lui est odieux. Il lui semble contraire à la vérité, et son amour de la vérité est tel qu'il y sacrifiait même ses affections. Cela explique sa vivacité contre Fénelon dans la question de l'Amour divin.... Le style de Bossuet est magistral. Chaque jour on met en question l'excellence de quelque écrivain; le temps ne fait que confirmer celle de l'Aigle de Meaux. Précis, nerveux et sobre comme Pascal, il a plus de mouvement, de couleur et de sympathie; aussi clair, aussi naturel et vif que Voltaire, il a quelque chose de plus profond, de plus distingué et de plus noble....
Le duc de Saint-Simon rend dans ses mémoires au caractère et au génie de Bossuet l'hommage suivant: "C'était un homme dont les vertus, la droiture et l'honneur étaient aussi inséparables que la science et la vaste érudition. La place de précepteur de Monseigneur le Dauphin l'avait familiarisé avec le roi, qui s'était plus d'une fois adressé à lui dans les scrupules de sa vie. Bossuet lui avait souvent parlé là-dessus avec une liberté digne des premiers siècles et des premiers évêques de l'Église."...
On peut lui appliquer ces belles paroles de son oraison funèbre pour Nicolas Cornet: "Ses conseils étaient droits, ses sentiments purs, ses réflexions efficaces, sa fermeté invincible. C'était un docteur de l'ancienne marque, de l'ancienne simplicité, de l'ancienne probité; également élevé au-dessus de la flatterie et de la crainte, incapable de céder aux vaines excuses des pécheurs, d'être surpris des détours des intérêts humains, de se prêter aux inventions de la chair et du sang."