Mademoiselle Poisson, femme du comédien de ce nom, a donné de Molière le portrait suivant:
"Molière n'était ni trop gras, ni trop maigre, il avait la taille plus grande que petite, le port noble; il marchait gravement, avait l'air sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnait lui rendaient la physionomie extrêmement comique. À l'égard de son caractère il était doux, complaisant, généreux; il aimait fort à haranguer, et quand il lisait ses pièces aux comédiens, il voulait qu'ils y amenassent leurs enfants pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels."
Dans cette famille d'esprits qui compte, en divers temps et à divers rangs, Cervantes, Rabelais, Le Sage, Fielding, Beaumarchais, et Walter Scott, Molière est, avec Shakespeare, l'exemple le plus complet de la faculté dramatique, et, à proprement parler, créatrice... Shakespeare a de plus que Molière les touches pathétiques et les éclats du terrible, Macbeth, le roi Lear, Ophélie! Mais Molière rachète à certains égards cette perte par le nombre, la perfection, la contexture profonde et continue de ses principaux caractères.... Molière et Shakespeare sont de la race primitive, deux frères, avec cette différence, je me le figure, que dans la vie commune Shakespeare, le poëte des pleurs et de l'effroi, développait volontiers une nature plus riante et plus heureuse, et que Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie et de silence.
Saint-Beuve.
Boileau l'a caractérisé par un mot profond; il l'appelait "le Contemplateur." Quand Molière composait ses pièces, le contemplateur observait et contenait l'homme....
Aucun poëte, dans notre pays, n'a eu plus d'imagination, de sensibilité et de raison, ni dans une proportion plus parfaite. Chez les autres l'une ou l'autre de ces facultés a dominé, et tel s'est attiré des critiques pour s'être laissé trop aller à la tendresse, tel autre parce que la raison y paraît trop en forme, ou parce que l'imagination n'y est pas assez réglée. Molière met tous les goûts d'accord. Ni ceux qui se plaisent à la tendresse ne trouvent qu'il en a manqué où il en fallait, ni ceux auxquels il faut beaucoup de matière pour contenter leur imagination ne le trouvent timide ou stérile dans ses plans; ni ceux qui veulent de la raison partout, même en amour, ne le surprennent un moment hors du naturel et du vrai....
Les changements que la langue a reçus ou subis dans les ouvrages d'esprit ont profité à Molière. On fait des vocabulaires de sa langue; on institue des prix pour le meilleur éloge de son style. Ce qui en a vieilli revient à la mode; ce qui en est parfait n'a pas cessé de le paraître. Les novateurs le vantent pour son archaïsme et pour la rudesse naïve de quelques tours. Les gens de goût y reconnaissent l'expression la plus parfaite de l'esprit de société dans notre pays. C'est dans cette langue que s'exprime tout homme ému par quelque intérêt sérieux; c'est ainsi que la parlent, au moment où ils ne sont que des hommes, les écrivains même qui la violent dans leurs livres.
Nisard.
Les Femmes Savantes.
Comédie en cinq Actes. (1672.)