—Alors? sur le brigadier, m'écriai-je en tressautant d'horreur.

—Non, non, dit-il vivement; tout en défendant le brigadier, tu feindras d'ajuster le jeune saltimbanque... Seulement, comme par un coup de maladresse, tu tueras le chien si, par hasard, il se trouve dans la salle du brigadier.

A cette chute inattendue, je me sentis la poitrine dégagée d'un poids énorme. Mais à ma satisfaction succéda une surprise immense, qui me fit m'écrier:

—Tuer un chien dont vous offriez tout à l'heure dix mille francs!!!

—Oh! ricana-t-il, je les offre aussi du chien mort... Vois, mon garçon, si tu veux les gagner.

Notez que le Père aux écus me disait tout cela bien paisiblement, avec ce bon flegme flamand qui ne s'émeut de rien. Mais sous ce calme apparent couvait une émotion poignante qui brusquement lui incendia le cerveau. Tout à coup je vis son visage se tirer, ses yeux s'agrandir démesurés; il chancela sur ses jambes et finit par tomber dans mes bras en prononçant ces mots inintelligibles:

—Les chiens!... la meute!... manger... seconde cave... cinq tonneaux... manger! manger!

Il était frappé par une congestion cérébrale!

Mes cris firent accourir deux servantes, et pendant qu'on transportait mon oncle sur son lit, un valet de la ferme sautait à cheval pour aller chercher un médecin à une lieue de Montrel.

Il est inutile de vous dire que j'étais resté abasourdi. Tout se confondait en ma tête: le brigadier, Alfred, les dix mille francs à gagner d'un coup de fusil, et surtout les dernières paroles prononcées par le Père aux écus au moment où le mal le terrassait.