—Qu'est-ce que ce Chauffard?
—Un de nos plus terribles contrebandiers... un condamné à mort par contumace. Il en est à son cinquième douanier tué, car vous comprenez qu'il ne tient pas à se faire prendre; la tête lui sauterait. Aussi le gaillard y va-t-il bon jeu bon argent, et ce n'est pas avec des pruneaux que sont chargées sa carabine et celles des hommes de sa bande... Eh bien! ce Chauffard m'a tenu le bout de son arme sur la poitrine, en me disant: «Laisse-moi passer.» Il n'avait plus que dix pas à faire pour atteindre son cheval attaché à un arbre. «Non!» ai-je répondu. Alors il a fait feu, mais le coup a raté. Par malheur le pied m'a glissé comme je bondissais sur lui. Il a eu le temps de m'étourdir d'un coup de crosse et d'enfourcher son cheval avant que mes hommes qui, ayant tout vu de loin, accouraient à mon secours, pussent arriver pour le pincer... J'ai été mis à l'ordre du jour... Aussi, dans la douane où chacun sait que j'ai ma revanche à prendre, on répète que, si Chauffard ne m'a pas, le premier, mis à bas, il sera descendu par moi... Entre nous, c'est une espèce de duel à mort.
—Est-ce que, demandai-je, quand, l'arme de Chauffard sur la poitrine, vous étiez à deux doigts de la mort, vous n'avez pas pensé à votre fille?
A cette question, il me regarda:
—Tiens! fit-il surpris, qui vous a dit cela?... C'est la vérité!... J'ai pensé à Henriette.
—La Providence, qui veillait sur vous, a voulu que l'arme fît long feu.
A ma phrase, le brigadier poussa un soupir et fit cette réponse étrange:
—Oui... malheureusement!
—Malheureusement? répétai-je des plus étonnés. Quoi! vous regrettez que votre fille n'ait pas été privée de son père?
Encore une fois, il me regarda et, avec un sourire un peu triste, me répliqua: