Mais, trois jours après le trépas de Vernot, le terrible contrebandier, dans une rencontre avec la douane, se fit tuer net d'un coup de carabine... ce qui lui évita de monter sur l'échafaud.
Comme l'avait annoncé le médecin, mon oncle se rétablit.
Son premier soin fut de faire repasser en Belgique la meute dont j'avais pris soin tant qu'il n'avait pu se retrouver sur pied.
La leçon, au lieu de lui profiter, ne le fit pas renoncer à la contrebande. Un mois plus tard, les habitants de Montrel furent très surpris de voir, au grand matin, une trentaine de chiens, tous avec un collier rempli de dentelles, rôder autour de la maison du Père aux Écus.
Après avoir franchi la frontière, que la mort de Vernot laissait un peu moins bien surveillée, les chiens étaient accourus au chenil où ils allaient être si bien fêtés.
Par malheur, ils en avaient trouvé fermée l'entrée secrète. Si mon oncle n'avait pas été là pour leur ouvrir, c'était que, deux heures avant l'arrivée de la meute, et sans qu'il eût le temps d'appeler au secours, il avait été tué par une seconde attaque d'apoplexie.
Il faut supposer que les habitants de Montrel étaient tous un peu contrebandiers, car, de toute cette dentelle, que les chiens errants promenèrent dans le village, pas un fifrelin ne tomba dans les mains des douaniers.
Pendant le mois écoulé entre la mort du brigadier et celle du Père aux Écus, j'allai vingt fois rendre visite à Henriette pour laquelle je m'étais pris d'une affection de frère.
Quand ma mère, à qui j'avais appris le décès de mon oncle, m'enjoignit par lettre de revenir à Lille, j'allai faire mes adieux à la fille du brigadier. Je la trouvai en train de boucler ses malles. Le matin même, elle avait traité avec un acquéreur de sa maison. Vingt-quatre heures après mon départ, elle devait quitter le pays pour venir retrouver, à Paris, une soeur de sa mère.
Notre séparation fut des plus tristes. Malgré l'engagement réciproque que nous avions pris de nous écrire, je perdis toute nouvelle d'Henriette. Les deux ou trois lettres qu'elle m'écrivit,—c'est elle qui me l'a appris tout à l'heure quand la visite de M. Cabillaud, vous redemandant son fils, nous tenait prisonniers dans la cuisine,—ces lettres, dis-je, ne me parvinrent pas, par cette raison que ma mère, chez qui elles m'étaient adressées, les ouvrit et les lut. Croyant à une amourette qu'il était bon d'étouffer, elle jugea utile de ne pas souffler mot de ces lettres. De là vient donc que, depuis mon départ de Montrel, c'est, aujourd'hui, chez vous, pour la première fois après deux ans écoulés, que je me suis retrouvé en présence d'Henriette.