Oui, deux ans déjà! et je crois qu'il y a tout au plus deux mois que j'ai quitté Montrel. Il me semble encore voir et entendre Trudent, lorsque j'entrai dans son auberge pour lui faire mes adieux.

Il était cramoisi de fureur.

—Vous connaissiez mon valet, cet Auvergnat ivrogne? me demanda-t-il à brûle-pourpoint.

—Oui, le nommé Craquefer qui servait du vinaigre pour du vin à vos clients... Eh bien?

—Eh bien! j'ai flanqué à la porte cet exécrable pochard... Savez-vous ce qu'il m'avait encore fait?

—Non. Contez.

—Depuis quinze jours, mes pratiques me répétaient: «C'est drôle, Trudent, comme votre vin empoisonne!» Je le flairai. C'était la vérité. Les bouteilles se succédaient et toujours la même puanteur! C'était d'autant plus étonnant que le vin que je garde pour ma propre consommation n'avait aucune odeur, et pourtant, même marchand, même année, pas même tonneau cependant. Ça m'intriguait ferme.

—Je le croîs.

—Si bien qu'à force de chercher, je finis par me dire: Si le vin que je bois ne sent rien, tandis que celui de mon public sent mauvais, cela ne peut provenir que de l'eau que je mets dans le tonneau destiné aux clients.

—Bien raisonné! dis-je d'un ton calme qui ne pouvait effaroucher Trudent sur l'aveu que sa colère contre l'Auverpin Craquefer avait laissé échapper.