Ce singe n'était autre que l'enfant perdu! le citoyen Saucisson-à-Pattes fils.

Dans son délire de joie, le père plongea la tête dans la coiffe de chapeau pour embrasser son fils, mouvement que Fichet mit sans doute sur le compte de la voracité, car il ajouta:

—Que je vous préviens qu'il n'est pas cuit.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous abandonnerons momentanément nos personnages, afin de donner quelques explications utiles.

En l'année 1800, époque de notre récit, les voyages étaient longs, pénibles et trop souvent dangereux. Les moyens de locomotion étaient la diligence, le bateau et le cheval. De tous, le moins fatigant était le bateau qui, par rivières, fleuves et canaux, finissait par vous amener à destination, mais au prix d'une énorme perte de temps, car la distance de la moyenne franchie en vingt-quatre heures n'excédait pas sept lieues,—espace que la vapeur met aujourd'hui quarante minutes à parcourir.—Encore le voyage en bateau était-il soumis aux caprices du froid ou de la chaleur, qui desséchait les cours d'eau ou les obstruait de glace.

La diligence, sous le rapport de la vitesse, était préférable; mais c'était le mode le plus coûteux et surtout le plus dangereux. Malgré l'ordre et la tranquillité un peu revenus, les routes étaient encore si peu sûres, en certains départements, que les diligences ne se mettaient en voyage que protégées par une escorte de cinq soldats qu'on installait sur le haut de la voiture. De là le nom de «patrouille ambulante» donnée à ces cinq soldats qui, dans toutes les attaques de voitures publiques, tombaient frappés par les cinq premières balles.

Il y avait aussi le roulage qui transportait les marchandises. Pour leur sécurité, les rouliers s'attendaient au départ ou à des rendez-vous, afin de marcher en compagnie. Eux et leurs chiens, animaux de rude défense, faisaient un noyau assez redoutable auquel se joignaient les pauvres diables que leur bourse plate contraignait à voyager à pied. Un convoi de roulage se montait quelquefois à trente ou quarante individus, tous armés. Ce nombre respectable écartait les assaillants qui alors se contentaient de suivre à la piste. Tout allait bien tant que la troupe se tenait serrée; mais à mesure qu'elle avançait sur la route, elle finissait par s'égrener en des destinations diverses et alors, de tous ces tronçons du convoi rompu, il était rare qu'un seul parvînt à destination. Aux portes mêmes de Paris où, naturellement, affluaient les bons coups à faire, les bandes à main armée infestaient la grande banlieue.

Restait donc le voyage à cheval, qui n'était pas possible à tout le monde, aux femmes surtout. Outre que chacun n'était pas écuyer, le voyage à cheval astreignait le voyageur à la préoccupation constante de veiller au meilleur état de sa monture. De là cette nécessité pour lui de faire halte à l'auberge devant laquelle la nuit le surprenait, pour y laisser manger et reposer sa bête.

Or, de toutes ces auberges, qui l'attendaient sur la route, il en était dont le voyageur ignorait la réputation sinistre. L'homme pénétrait de confiance... et il n'en sortait plus.—Plus tard et bien lentement, la justice a fini par entrer dans ces repaires de crimes dont le plus célèbre fut celui que le procès fit connaître par son épouvantable surnom de l'Auberge-aux-Tueurs.

À l'époque de ce récit, nous le répétons, ces lieux maudits jouissaient encore de la plus complète impunité, principalement dans les parties de la France qui n'étaient pas encore remises tout à fait des récentes et horribles secousses de la guerre civile.