Le ministère de la police, que dirigeait Fouché, avait entrepris la destruction de ces assassins de grand'route, pillards des campagnes et détrousseurs de diligences; mais c'était là une tâche ardue et difficile à laquelle, pour procéder à bon escient, il fallait du temps et, surtout, un espionnage habile et occulte qui, avant d'agir, étudiât bien les localités.
Aussi les autorités des pays ainsi infestés par les bandes de malandrins se gardaient-elles bien de dire que le ministère de la police avait expédié une dizaine de ses limiers les plus fins qui, semblables à des furets en chasse, s'étaient éparpillés dans toutes les contrées à surveiller.
Cela dit, nous reviendrons à l'auberge de la Biche-Blanche, tenue par le citoyen Doulan, que sa conformation physique avait fait surnommer, à dix lieues à la ronde, le Saucisson-à-Pattes.
Située à une petite lieue du Mans, l'auberge de la Biche-Blanche, par sa position, était en pleine prospérité. En plus de la population ouvrière qui, chaque décade, venait s'y régaler d'un certain petit vin blanc remarquable, la Biche-Blanche était le lieu de rendez-vous des rouliers et des conducteurs d'eau, car, à vingt pas de ses constructions, coulait la Sarthe.
Tous les rouliers sortis du Mans ou venus de plus loin, allaient s'attendre à la Biche-Blanche et y festoyaient jusqu'à ce qu'ils se fussent réunis en assez grand nombre pour former un convoi capable d'affronter les dangers de la route.
D'un autre côté, les bateliers qui, par la Sarthe et la Mayenne, gagnaient la Loire, en conduisant jusqu'à Nantes les envois des pays traversés, se seraient fait scrupule de passer devant l'établissement du Saucisson-à-Pattes sans savourer son vin blanc, et comme ce liquide en valait la peine, ils le savouraient à longue haleine.
Et puis, tous, y faisaient aussi des pintes de bon sang à se gausser du Saucisson-à-Pattes dont la stupidité profonde était une source intarissable de rire. On se complaisait surtout à lui faire raconter l'histoire de son mariage, que l'imbécile narrait ainsi:
—J'étais allé au Mans pour y faire mes provisions d'andouilles. Dans la rue, j'ai rencontré Léocadie qui pleurait. Aussitôt, à sa vue, ça m'a fait pouf dans le cœur et, en même temps, le ciel, qui était couvert, s'est immédiatement éclairci... Alors je me suis dit: «Tout t'annonce que cette femme-là fera ton bonheur...» J'ai aussitôt oublié mes andouillettes et je suis allé à elle.
Malgré moi, une sorte de mélodie persuasive m'était venue sur les lèvres quand je lui débitai: «Je lis dans vos yeux que ce qui manque à votre âme c'est une âme jumelle qui lui déverse ses trésors de tendresse. Je vous apporte cette âme; prenez-la et allons devant l'officier municipal de la section la plus proche, qui nous passera les liens de l'hymen.» Alors elle a promené tout le long de ma personne un regard de reconnaissance, puis un sourire a séché ses larmes.
—Mais pourquoi pleurait-elle? ne manquait jamais de s'informer un des écouteurs du récit.