Sur ce conseil de prudence qu'il se donnait, il reprit le chemin de l'auberge.
Après y être entré et en avoir soigneusement verrouillé la porte, il se prit à rire.
—N'empêche, dit-il, que j'ai bien fait de me cuirasser le dos. Sans cela, le Beau-François me trouait comme une vieille savate.
Malgré le silence qui régnait au dehors, la fine oreille de Meuzelin dut surprendre quelque faible bruit lointain et inquiétant, car il murmura:
—Voici mes gredins qui entrent en chasse... Satané coup de feu! Comment secourir ces braves gens?
[IX]
C'était bien improprement que la masure de l'ancien pendu s'appelait la Saunerie. Elle ne contenait ni puits, ni fontaines, ni bassins, en un mot, rien de ce que comporte le travail du sel. Du vivant du faux-saunier, elle n'avait été que le dépôt du sel qu'il amenait par bateau de la basse Loire et qu'il vendait ensuite, en contrebande, dans tout le pays.
Encore ce dépôt, qu'il fallait dissimuler sous peine de mort, ne s'entassait-il qu'en des caves bien sèches, sur lesquelles s'élevait la maison qui, jadis, avait été celle du passeur d'un bac, établi en cet endroit de la Sarthe, que s'était fait allouer le grand-père de Pancrace. La gabelle restait insoucieuse de cette maisonnette du passeur, pauvre diable au service du contrebandier, sans se douter qu'une entrée habilement cachée descendait à ces caves où s'amassait le sel dont le prix de vente lui filait sous le nez.
Plus tard, le contrebandier pendu et le bac supprimé, la maison, dont le souvenir de l'exécution détournait tout locataire, était tombée en ruines. L'escalier des caves s'était peu à peu effondré, puis s'était comblé avec les débris d'une partie de la bicoque qui s'était écroulée. En somme, la construction ne consistait plus qu'en les quatre murailles qui entouraient celle des deux chambres, restée debout, qu'avait possédées l'habitation.
C'était en ce refuge, que protégeait encore une partie de toiture, que s'était caché le Beau-François, après y avoir amené Gervaise.