Or, à attendre, la pensée travaille. Il arriva donc que l'esprit de Vasseur, oubliant la situation présente, se mit à caresser un doux souvenir, ce qui le conduisit bientôt à pousser un gros soupir en murmurant:
—Qu'est devenue Gervaise?
—J'ai dans l'idée qu'elle est maintenant en des mains amies qui la protégeront, dit gravement Barnabé.
Tandis que le lieutenant attachait sur lui des yeux où venait de luire l'espérance, il continua:
—Oui, j'ai la certitude qu'elle a été reprise par son oncle, le Marcassin. Il n'est pas précisément un imbécile, cet ours énorme. En fait de finesses et de ruses, je suis convaincu qu'il en remontrerait largement au Beau-François. Il n'a pas dû courir longtemps après le ravisseur de sa nièce. Le géant avait trop peu d'avance sur lui pour avoir compté lui échapper par la fuite. Donc le Marcassin est revenu sur ses pas et, à la vue de la Saunerie, il a éventé la mèche. Son ennemi devait être là!
—Mais, objecta Vasseur, pourquoi n'est-il pas venu attaquer le Beau-François dans son repaire?
—Pour la même raison qui nous a fait attendre pour secourir Gervaise que le scélérat eût quitté son trou. Comme nous, l'oncle a eu peur que le colosse, avant de lutter, se vengeât sur sa prisonnière et, comme nous encore, il a voulu surprendre son gredin en dehors de sa cachette; il a alors grimpé sur l'arbre qui accote la Saunerie, et tapi dans le feuillage de l'énorme branche qui surplombe la porte, il est resté à l'affût, à l'exemple du tigre qui guette, pour s'élancer sur sa proie, qu'elle passe au-dessous de lui.
—Et pourtant il est resté immobile quand le Beau-François est sorti de la masure, dit le lieutenant.
—Sans compter qu'il a bien fait, puisque nous nous chargions de sa besogne. Est-ce que vous croyez que du haut de sa branche il ne nous avait pas aperçus surveillant la Saunerie? N'a-t-il pas deviné, à la vue de Meuzelin, arrivant avec ses avirons, le moyen inventé pour attirer le Beau-François? Quand nous nous sommes élancés aux trousses du Chauffeur, il a profité de l'occasion qui lui laissait le champ libre. Se croyant suffisamment vengé de François qui allait tomber, croyait-il, en nos mains, le Marcassin s'est laissé choir de son arbre et il a emporté sa nièce.
—Gervaise aux mains de cette brute! prononça le lieutenant avec une crainte mêlée de dégoût.