Puis, s'adressant à madame de Méralec, à laquelle il affectait de ne pas donner son titre et de parler suivant la formule usuelle:

—Mais toi, citoyenne, tu pourrais seule donner quelques renseignements précieux. Ne viens-tu pas de dire que cette femme voyageait avec toi dans le coupé?

Si pénible qu'il lui fût de parler du drame dont le souvenir la faisait encore frémir de tous ses membres, madame de Méralec répondit:

—C'est la vérité. Mais je ne saurais rien révéler qui puisse être utile. Elle était montée en voiture à la Flèche, en pleine nuit. Après quelques mots échangés sur l'heure à laquelle la diligence la déposerait le lendemain à Nantes, elle allégua une grande fatigue qui lui donnait un grand besoin de sommeil. Elle s'accota dans son coin et s'endormit. Le bruit de la fusillade, qui tuait les soldats de la patrouille ambulante la tira brusquement de son sommeil... Avant même qu'elle eût complètement recouvré ses esprits, elle était arrachée de la voiture et assassinée.

Et la comtesse, avec un frisson d'épouvante, balbutia:

—Il m'a semblé qu'un sinistre présage s'annonçait pour moi dans ce meurtre accompli le jour même où j'allais rentrer dans mon domaine de Brivière.

Ces derniers mots rappelèrent au petit Croutot un point de sa mission.

—À ce propos, tu as oublié, veuve Méralec, de satisfaire à une des formalités imposées par le décret qui règle la restitution de leurs biens aux émigrés.

—Laquelle?

—Tu avais d'abord à faire reconnaître ton identité par trois témoins attestant t'avoir connue jadis ou se portant garant que des droits d'héritage t'ont rendue légitime propriétaire des biens réclamés.