—La peste soit du vieux fanatique! grognaient—mais loin du métayer bien entendu—ceux qui, par cela même qu'ils étaient acquéreurs, étaient moins que tièdes de dévouement pour l'ancienne famille seigneuriale.
Hargneux et tremblants, ils maudissaient la satanée bambine qui aurait bien dû mourir en émigration. Puis ils se disaient qu'après treize années écoulées, celle qui était partie bambine de dix ans allait revenir femme faite.
Car en 1787, alors que la monarchie semblait devoir durer encore bien longtemps, le marquis de Brivière avait flairé l'avenir et, pendant que d'autres s'endormaient en une sécurité trompeuse, il avait pris ses précautions. Sous prétexte d'envoyer son enfant accaparer les bonnes grâces et, partant, la succession d'une tante, vieille fille riche qui vivait à l'étranger, il l'avait fait passer en Allemagne. Puis, peu à peu, sans bruit, et un à un, il avait, en disant vouloir réunir en argent une fortune qui revenait à sa fille, vendu tous les immenses biens provenant de la succession de sa femme. Puis il avait hypothéqué ses biens propres, en se créant une réputation de joueur malheureux.
—Toute la fortune des Brivière s'en va par les cartes, se disait-on en plaignant le marquis.
De la sorte, il advint, quand l'orage révolutionnaire emporta trône et roi, qu'il y avait déjà deux ans que le marquis, ayant rejoint sa fille en Allemagne, vivait à râtelier plein, n'ayant abandonné de ses biens que ce qu'il n'avait pu emporter, c'est-à-dire son château et quelques terres qu'au dernier moment il lui avait été impossible d'hypothéquer. Au bout de dix années de cette existence fortunée, alors que Clotilde atteignit ses vingt ans, l'heureux marquis avait encore eu la chance de dénicher pour gendre un homme qui se trouvait dans les mêmes conditions que lui, c'est-à-dire ayant sauvé la presque totalité d'une fort grande fortune.
Trois mois après que Clotilde, était devenue comtesse de Méralec, le marquis était mort ne pouvant se douter que son gendre, au lieu de savourer son oisiveté dorée, irait bêtement, deux années plus tard, engagé dans l'armée de Condé et combattant pour les Russes, se faire hacher à la défense du pont de Constance, contre les soldats de Masséna poursuivant l'ennemi qu'il venait de vaincre à Zurich.
De son mariage et de son veuvage, madame de Méralec avait fait part au métayer dans la lettre où elle lui annonçait son retour prochain, lettre, on le sait, que le Marcassin avait promenée dans tout le pays; lettre enfin qui, pour s'expliquer sur celui auquel, après tant d'années d'absence, elle était adressée, contenait cette phrase:
«C'est à toi que j'écris, mon dévoué Cardeuc, car de tous ceux qui ont traversé mon enfance, tu es le seul dont le souvenir me soit resté.»
Ce qui faisait, derrière Marcassin qui leur avait lu la lettre, dire aux mauvais plaisants:
—Le fait est qu'avec sa mine d'ours mal léché, il a dû lui causer, quand elle était bambine, des peurs bleues qui ont contribué à le graver dans sa mémoire.