Vasseur avait trente ans. C'était un grand et fort beau garçon, bien taillé en force, au visage mâle. Au moment de notre récit, dans tout le pays qu'il avait délivré des Chauffeurs, il excitait un engouement de reconnaissance que bien des cœurs de femme auraient été heureux de lui traduire en un sentiment plus doux.

Pourtant, le beau lieutenant, qui aurait pu se poser si facilement en Lovelace, semblait être de glace, car aucune conquête amoureuse n'était inscrite à son actif. Les plus empressées à lui faire connaître leurs bonnes intentions en avaient été pour leurs avances et leurs regards en coulisse.

—Il est amoureux de la lune, avait-on fini par se dire, pour s'expliquer cette indifférence. Faute du possible, on concluait à l'impossible.

Il est vrai que ceux qui vivaient auprès de lui auraient pu s'étonner de certaines absences que, de temps à autre et depuis six mois, ils lui voyaient faire. S'ils ne pointaient pas trop leur curiosité sur ces disparitions, qui ne dépassaient jamais sept ou huit heures, c'est qu'ils se disaient que le lieutenant, acharné à la poursuite des derniers vauriens échappés à sa poigne, s'était lancé sur la piste de quelque nouveau gibier à offrir à la justice, chasse à l'homme pour laquelle il tenait à avoir, d'abord et tout seul, relevé la trace.

Néanmoins, en même temps que ces absences, il avait été impossible de ne pas constater qu'un changement s'était opéré dans le caractère de Vasseur. En dehors du service, où il était d'une rigidité extrême, on l'avait toujours connu garçon de joyeuse humeur.

Subitement, il était devenu triste.

On avait, à l'origine, attribué cette tristesse au retard mis à le récompenser de ses services vraiment exceptionnels. Mais l'épaulette de lieutenant lui était arrivée et son front ne s'était pas déridé. Alors, à défaut d'une liaison malheureuse, ou d'une déception d'ambition, ou d'une maladie, ou d'une cause quelconque connue, qui aurait pu l'attrister, ses familiers, et surtout ses soldats, ne sachant à quoi attribuer cette mélancolie sombre, avaient fini par faire chorus avec ceux qui répétaient:

—Il est amoureux de la lune.

Jamais, peut-être, Vasseur n'avait montré mine plus abattue que celle qu'il avait quand, au retour de l'exécution, il arriva au Bon-Repos pour commander à Fichet de lui seller son cheval.

—Bigre! il broie du noir, pensa le brigadier Bondu.