—Enfin, se dit avec satisfaction Labor quand il se vit attablé devant son assiettée de potage à la purée de gibier.

Mais le soldat gourmand avait compté sans l'obsession d'une idée tenace qui s'était logée en sa cervelle. Dès la première cuillerée, il resta, l'œil fixé, la cuillère immobile, se demandant toujours:

—Pourquoi cet animal de Meuzelin s'est-il enfui?

Il avait beau faire, l'obsession le tenait tant et si bien que les meilleurs plats passaient devant lui sans qu'il en profitât autrement que par quelques rares bouchées sans saveur.

Si quelqu'un pouvait le rappeler au sentiment de la situation présente, c'était à coup sûr la maîtresse de la maison dont il fêtait si mal la cuisine. Mais la comtesse, aidée par le silence du général, s'était, elle aussi, laissée tomber en une méditation profonde. De sa conversation avec Gervaise un détail lui était revenu en mémoire, et opiniâtre à vouloir lui trouver une réponse, elle ne cessait de se poser cette question:

—Que voulait donc dire l'ami de l'amoureux de Gervaise, quand il lui affirmait que, bientôt, ils seraient installés en maîtres au château?

Et ses lèvres frémissantes redisaient:

—En maîtres! en maîtres!

De sorte que l'excellent Pitard, à qui la distraction des deux convives laissait le champ libre, s'en donnait à pleines mâchoires, vidant les plats, torchant les assiettes que les domestiques enlevaient pleines de devant le général et la veuve pour les lui apporter, opérant en silence de peur que le moindre bruit, en tirant les songeurs de leur rêverie, ne les amenât, en mangeant, à lui faire tort de leurs parts. Tout doucettement, sans gloriole ni fausse modestie, l'ogre arriva à se loger dans la panse le dîner préparé pour trois couverts.

Comme, alors qu'il avalait sa dernière bouchée, la pendule sonna l'heure où, chez un paysan du village, on allait s'attabler devant une plantureuse soupe aux choux, il s'échappa à la sourdine après un dernier regard jeté sur la nappe pour bien s'assurer s'il ne laissait rien qu'il pût se mettre sous la dent.