Il devait connaître parfaitement la ville, car, au lieu de prendre les larges voies qu'avait suivies la foule, il enfila une série de ruelles qui, au bout de dix minutes, le conduisirent devant une petite porte à guichet, percée au bas d'un bâtiment sombre, à fenêtres garnies de barreaux épais, qui n'était autre que le derrière de la prison d'où les condamnés devaient partir pour l'échafaud.

Au vigoureux coup de poing que donna notre homme sur la porte massive, le guichet s'ouvrit et un visage apparut à l'étroite ouverture pour reconnaître celui qui demandait à entrer.

—Ah! c'est vous, lieutenant, dit aussitôt le guichetier, qui s'empressa de faire tourner la porte sur ses gonds.

—Sont-ils partis? demanda en entrant celui pour lequel la porte de la prison, à première vue, s'ouvrait si facilement.

—Non, pas encore... à cause d'un petit retard au sujet de la Grande Victoire qui, il n'y a pas une heure, a eu la fantaisie, pour échapper au couperet, de se déclarer enceinte. Alors, il a fallu faire venir médecins et sages-femmes qui, après visite, ont signé à la farceuse un bon pour la guillotine... On va donc se mettre en route et il n'est que temps, car le public s'impatiente. Entendez-vous d'ici?

En effet, de l'autre côté de la prison, où commençait la masse populaire faisant la haie jusqu'à l'échafaud, retentissaient de bruyants cris d'impatience.

Le guichetier continua:

—Ils vont partir du petit préau dans lequel ils attendent tout ficelés. Les trois femmes marcheront en tête et, les premières, elles feront la culbute, car le bourreau sait que l'on doit la politesse aux dames.

Et le geôlier se mit à rire de sa plaisanterie du plus fin fond de sa joie. Pour lui, comme pour la foule, il semblait que cette exécution fût le divertissement d'une journée de liesse.

Il faut avoir lu les journaux de l'époque pour comprendre qu'il n'y a pas d'exagération à dire que cette terrible exécution, qui allait faire tomber vingt-trois têtes, était une sorte de fête pour les populations, celles de la campagne surtout, de la Beauce et du Gâtinais. C'était le cri de délivrance poussé par deux départements qu'une terreur immense avait si longtemps tenus paralysés. Ils étaient enfin à tout jamais affranchis de ces bandes de Chauffeurs qui, plus de dix années durant, avaient pillé impunément ces pays terrifiés par leur audace et leur cruauté.