—Oui, car le vicomte, ignorant que je fusse un cavalier de rencontre que, sans le connaître, sa maîtresse venait d'aborder à son arrivée, vit en moi un soupirant de longue date. La jalousie étouffa la dernière résistance de son honneur. Il alla aussitôt prendre un masque et vint s'asseoir au creps. Vous savez le reste.
—Non pas, non pas, dit vivement Meuzelin, je l'ignore ce reste, surtout en deux points qui m'intriguent. Premier point, qui se rapporte à ma demande de tout à l'heure et que je vous répète: Puisque le vicomte trichait à Frascati pour obéir à Suzanne, pourquoi l'a-t-elle fait pincer avec les dés pipés en main? Pourquoi encore, au moment même où Suzanne, dans vos bras, allait vous appartenir, le vicomte est-il si soudainement apparu dans la chambre à coucher?
—Parce que Suzanne ne m'avait dit: «Je suis à toi» qu'après avoir entendu le pas de Biéleuze qui approchait.
Meuzelin perdit patience.
—Je n'en sortirai jamais, dit-il, si chacun de mes pourquoi en appelle un autre. Je continue mes questions. Comment se fait-il que le vicomte, à l'heure où l'on est enfermé chez soi, surtout à deux, ait pu venir vous surprendre?
—Parce que, comme il me l'avait dit, il avait trouvé toutes portes ouvertes. Parce que Suzanne savait qu'il allait venir, attendu que quand nous sommes partis de Frascati, elle amoureusement pressée à mon bras, me faisant marcher à petits pas sous prétexte de respirer un peu l'air pur du matin avant de rentrer à son domicile, Suzanne était certaine que nous étions suivis par le vicomte qui avait dû guetter notre sortie de Frascati pour s'assurer si le reste de la nuit m'appartiendrait. Enfin parce que, à notre arrivée, quand sa vieille camériste, qui était dans le secret, lui avait demandé: «Est-ce fini?» et que Suzanne avait répondu: «Non, pas encore, mais bientôt…» deux phrases que j'avais si bêtement interprétées… cela voulait dire qu'une jalousie poignante allait amener le vicomte, auquel il fallait réserver la torture de voir la femme qu'il adorait s'abandonnant aux caresses d'un autre.—Et, effectivement, alors que j'étais enfermé dans la chambre à coucher, attendant qu'elle eût fait sa toilette de nuit, Suzanne avait donné à la vieille l'ordre de tout ouvrir; puis elle était venue me rejoindre, l'oreille tendue au bruit du pas de Biéleuze, qui lui indiquerait le moment de se jeter dans mes bras et de s'y faire surprendre par le malheureux, fou d'amour.
Cela dit, Vasseur demanda au policier.
—Tous mes «parce que» vous ont-ils enfin satisfait, mon cher ami?
—Oui et non, fit Meuzelin; car il me reste toujours à connaître le motif qui poussait Suzanne à perdre et à faire souffrir le vicomte.
—La vengeance.