—Depuis deux années que tu t'es livrée à moi, dit-il d'une voix fébrile, quel but poursuivais-tu donc, créature maudite, en me donnant cette fatale passion qui a fait de moi un voleur au jeu? Quand j'obéissais à ton ordre, quand je te faisais le sacrifice de mon honneur que tu avais exigé, quel infernal motif t'a poussée à rendre ma honte publique?

Suzanne, à cette question, se redressa lentement et, d'une voix dont je n'oublierai jamais l'intonation féroce:

—Je voulais voir le nom des Biéleuze tomber dans la boue, répondit-elle.

La surprise du vicomte le rendit muet. La courtisane put poursuivre:

—Oui, j'avais à me venger… non de toi, qui ne m'as jamais rien fait… mais d'un autre que sa mort m'a empêché d'atteindre. Je m'en suis prise au fils à défaut du père… de ton père, lui si fier de son nom, qu'il en couvrait toutes ses infamies.

Elle éclata d'un rire strident qui vibrait de haine et s'écria:

—Que n'est-il là, ton père, pour ramasser son nom dans le ruisseau où je l'ai fait tomber!

Sa voix se fit âpre et mordante pour continuer.

—Il se croyait tout permis, ce très haut seigneur de Biéleuze. Pour lui, tout était jeu, quand il s'en prenait aux manants qui devaient s'estimer fort honorés qu'il eût daigné violer leur fille, une innocente enfant qu'il avait attirée en un guet-apens. Et quand sa victime vint lui demander de réparer son crime, il se redressa de toute la hauteur de son nom de Biéleuze, en riant de la naïveté de celle qui lui demandait ce nom. Et cette prétention de la jeune fille déshonorée le mit en si belle humeur qu'il ouvrit la porte de l'antichambre, où se tenaient ses laquais, et qu'il poussa vers eux la malheureuse en leur criant: «Tenez! amusez-vous!»

—Tu mens! Jamais mon père n'a pu commettre cette infamie! cria le vicomte.