À ce démenti, Suzanne le regarda dans les yeux et répondit:
—Cette fille, dont M. de Biéleuze avait bien voulu s'amuser un instant, était ma mère.
Après cet aveu, Suzanne continua d'un ton farouche:
—À ce nom de Biéleuze, que ton père trouvait si grand, si illustre, qu'il refusait de l'avilir en le donnant à celle qu'il avait perdue, moi j'avais juré une haine implacable. Je le voulais descendu si bas qu'il fût devenu un terme de mépris. Mon arme de combat était ma beauté. À défaut de ton père, c'est toi qui es venu t'offrir. Tu portais ce nombre abhorré. Pendant deux longues années, je me suis efforcée à te sourire, à t'enlacer dans mille liens, à te verser dans les veines cette passion qui t'a fait mon esclave, a éteint ta volonté et endormi ton honneur. Puis enfin le jour de mon triomphe est arrivé. Aujourd'hui, le beau nom des Biéleuze ne sert plus qu'à désigner un voleur!
Quand elle lança ces derniers mots, Suzanne était d'une splendide beauté, mais d'une beauté qui épouvante: la beauté fatale, qui porte malheur.
J'aurais cru que tout amour avait disparu du coeur de M. de Biéleuze après cette confession. Il n'en était rien; car, se rattachant encore à une dernière espérance, il demanda d'une voix douce:
—Suzanne, veux-tu le porter, ce nom de Biéleuze refusé jadis à ta mère?
En descendant à ce dernier degré d'avilissement, l'insensé avait compté sans la haine implacable de la courtisane, qui s'écria avec une intonation de mépris:
—Le nom des Biéleuze, mais la dernière des mendiantes le refuserait à cette heure!
Le vicomte chancela sous cette insulte suprême; mais il ne souffla mot. Il marcha vers la porte pour s'en aller. Seulement, avant d'en franchir le seuil, il se retourna et, d'un long regard désolé, il contempla une dernière fois cette chambre à coucher où il avait, deux années durant, vécu si heureux.