La veille et l'avant-veille, l'ogre avait bâfré au château et, ne voyant pas de raison pour renoncer à une habitude prise, il revenait à l'heure du déjeuner pour donner son coup de fourchette. Complètement ignorant de ce qui s'était passé à la Brivière depuis la veille où, à lui seul, il avait engouffré le dîner de trois personnes, l'affamé s'était senti alarmé, en traversant la salle à manger, de ne pas voir le couvert dressé. Connaissant les êtres de la maison, il s'était dirigé vers la lingerie où il comptait trouver Gervaise devant sa table à ouvrage. Par elle, il espérait être renseigné sur cette circonstance inquiétante que ses narines, qu'il tendait béantes à tous les vents, n'étaient chatouillées par aucun fumet de cuisine.
N'ayant trouvé personne dans la lingerie, Pitard était entré dans le boudoir.
À la vue de ces trois hommes, de lui inconnus, la figure de Pitard, qui aurait dû tout au moins s'étonner, s'épanouit joyeusement. Ce ne pouvait être que trois invités de la comtesse. Or, trois invités faisaient supposer un déjeuner plus plantureux, plus riche en plats fins… bref, un excédent de cuisine qui avait nécessité ce retard à se mettre à table.
À défaut de la maîtresse de la maison qui le présentât à ces convives avec qui il allait jouer des mâchoires, le goinfre résolut de faire lui-même sa propre présentation.
Il salua, en disant de sa voix aimable:
—Pitard, citoyens! Pitard, pour vous servir, s'il en était capable.
—Pitard! répéta vivement Vasseur à ce nom que, subitement, lui rappela sa mémoire.
Et, par un étrange phénomène, cette mémoire qui, tout à l'heure, se montrait rebelle au sujet du pygmée bâillonné, lui rappela bien net en quelle circonstance il avait entendu ce nom de Pitard. N'était-il pas le seul, lorsqu'il avait fait le voyage à Paris pour consulter un grand médecin sur son appétit extraordinaire, le seul que le vicomte de Biéleuze, abandonné par ses parents, avait vu venir de Beaupréau et s'asseoir à sa table?
Or, qui lui avait dit cela? De qui tenait-il ce renseignement? C'était du domestique du vicomte; alors que, devant le cadavre de M. de Biéleuze, il l'interrogeait sur les parents du suicidé, qu'il fallait prévenir du trépas… Et, dans son souvenir, il revit ce domestique qui était tout petit… Et aussi son souvenir lui rappela qu'il se nommait Croutot.
Alors, dans la mémoire du lieutenant, la lumière se fit subitement. Du passé, elle alla au présent, c'est-à-dire à ce petit homme bâillonné.