Et Croutot se l'était tenu pour dit.

Pitard avait donc pu poursuivre son récit:

—C'était, continua-t-il, à l'époque où, comme je vous l'ai annoncé,
Croutot était ange gardien d'un notaire à trente sous.

—Ah! sacrebleu! je vais donc savoir ce qu'était ce métier-là! s'écria Fil-à-Beurre tout impatient d'avoir l'explication de la phrase qui, depuis deux heures, lui trottait dans la tête.

Pour la rapidité du récit, au lieu de laisser la parole à Pitard, mieux vaut succinctement dire, entre parenthèses, ce que signifiait cette expression en 1793, c'est-à-dire sept années avant les faits dont traite notre histoire.

À cette époque où la Banque de France n'existait pas encore et où les fortunes ne se divisaient pas en ces mille actions que l'industrie émet aujourd'hui, les fonctions de notaire étaient fort importantes. Il plaçait, administrait et faisait fructifier pour ses clients cette fortune, alors en numéraire, que l'on peut porter aujourd'hui en portefeuille.

Jouissant d'une confiance illimitée, due à une réputation irréprochable que la banqueroute n'était jamais venue ternir, la corporation des notaires était dépositaire de capitaux énormes qui dormaient dans les études en attendant un placement. Quand le souffle révolutionnaire s'était fait sentir, beaucoup de nobles, devinant l'avenir, s'étaient hâtés de vendre et de réaliser leurs biens. Ne pouvant, dans leur fuite précipitée, emporter d'un seul coup ces sommes, ils en avaient fait le dépôt chez les notaires, qui devaient les leur expédier hors de France.

La République, en rendant difficiles et dangereuses les communications avec les émigrés, avait donc forcément retenu cet argent chez les tabellions, et, dans leurs études, se trouvaient des millions que la nation voulut récolter.

Les notaires ne pouvaient donc éviter de tomber sous la loi des suspects, convaincus de correspondre avec les ennemis de la France. Pour sauver la fortune de leurs clients, plusieurs d'entre eux eurent un dévouement énergique. Gibert aîné, Étienne et Girardin, aussitôt pris, se tuèrent dans la prison, avant que leur condamnation autorisât la confiscation.

Voyant que les millions lui échapperaient si tous les notaires imitaient cette manière d'éviter une saisie, force fut à la Convention de décréter aussitôt que «les biens de tout suspect, lequel arrêté ou craignant de l'être, s'ôterait la vie, seraient acquis et confisqués au profit de la nation, comme s'il avait été condamné».