À ce moment, l'ogre venait de mâcher la dernière pelure du saucisson. Il ne fallait pas lui laisser le temps d'étendre la main vers le panier aux vivres. Meuzelin se hâta donc de demander:
—Quel motif vous avait conduit chez le notaire Taugencel, dont Croutot était l'ange gardien?
—Un motif des plus simples et, certes, j'étais loin de m'attendre à l'aventure dans laquelle j'allais me trouver englobé, répondit Pitard. Oh! non, redit-il, quand je partis pour mon premier voyage à Paris, je ne me doutais guère du drame auquel j'allais prendre part.
—Nous vous écoutons, dit Meuzelin.
L'ogre commença:
—Il y a huit ans, au plus fort de la Révolution, j'étais maître tanneur à Beaupréau, quand j'entendis dire qu'à Paris, on venait d'inventer un moyen de tanner chimiquement le cuir. En trois mois, on obtenait un résultat que moi, avec mes fosses de tan, je mettais trois ans à obtenir. Cette découverte menaçait mon métier. Je voulus en avoir le coeur net et je partis pour Paris.
J'enfourchai donc mon bidet qui, mon portemanteau en croupe, me conduisit jusqu'à Laval, ma première étape, où je mis pied à terre à l'auberge du «Grand-Chêne». J'étais fatigué et j'avais hâte d'avoir soupé pour gagner mon lit.
J'en étais à mes premières bouchées quand, à la porte de l'auberge, s'arrêta une chaise de poste d'où je vis descendre une dame de haute prestance, âgée d'une quarantaine d'années.
Elle voyageait seule. Comme moi, elle allait passer la nuit à Laval. Elle demanda une chambre, où une servante se hâta de la conduire, pendant que la chaise allait se remiser dans la cour de l'auberge.
J'avais continué mon souper sans plus penser à la dame, qui m'était parfaitement inconnue, quand son cocher, après avoir installé ses chevaux à l'écurie, entra dans la salle pour manger un morceau et vint s'attabler devant moi.