—Et quand vous saurez la vérité, nous partagerons toujours? demandai-je au nabot.
—En loyaux associés, promit-il.
Au bout d'une semaine, l'avorton avait su entrer, comme valet de chambre, au service de M. de Biéleuze.
Il me fallait donc patienter. Pour tuer le temps, il me prit l'idée de profiter du désarroi apporté dans toutes les affaires par la révolution de Thermidor, pour tenter une petite opération en réclamant le remboursement d'une fourniture faite aux armées que je prouvais pièces en main… pièces fausses, depuis la première jusqu'à la dernière.—Hélas! l'homme n'est pas parfait. La vanité me perdît en me poussant à vouloir faire apprécier par Croutot mon joli de talent de faussaire.
Le roquet ne rata pas une si belle occasion de se débarrasser de l'associé avec lequel il lui faudrait partager le magot de la Brivière. Une bonne petite dénonciation anonyme me fit arrêter, juger et condamner aux travaux forcés à perpétuité.
J'aurais bien pu rendre sa politesse au roquet en racontant à qui de droit l'aventure des millions. C'eût été stupide! Mieux valait laisser au raton tout le temps de me tirer les marrons du feu, et, à la belle heure, en maître Bertrand, m'échapper du bagne pour venir les lui croquer sous la patte.
Je m'en allai donc bien tranquillement faire mon petit tour au bagne de
Rochefort, laissant Croutot, je le répète, me tirer les marrons du feu.
J'étais comme un gros propriétaire qui part aux eaux après avoir confié
à son intendant le soin de ses intérêts.
Le moucheron resta deux années au service du vicomte de Biéleuze à se manger la bile. Il avait beau épier son maître, comptant surprendre le fameux secret, il y perdit sa ruse. Le jeune homme menait la vie à grandes guides, affolé qu'il était d'une fort jolie femme dont Suzanne, ici présente, pourrait nous donner les plus fraîches nouvelles.
—Passez! dit d'un ton sec la courtisane, qui s'impatientait à entendre parler de l'ancien amant qu'elle avait conduit à la ruine, au déshonneur et au suicide.
Certain matin, on rapporta au logis mourant le vicomte qui venait de se tirer un coup de pistolet sous les fenêtres de sa maîtresse. C'était bien un suicide prémédité, car, avant d'exécuter ce beau coup-là, il avait écrit quelques lettres qui, après sa mort, devaient être adressées aux destinataires.