Pourquoi ne serait-il pas seul?
Croutot se posa deux fois cette question, puis il se pencha vers Julie, souleva le corps et, faisant appel à toutes ses forces, il le chargea sur ses épaules. Alors, suant et soufflant sous son fardeau, il suivit le sentier dans la direction de la Loire. Au bord du fleuve, se trouvaient amarrées quelques embarcations, d'habitants de Saint-Florent-le-Vieil. Il en détacha une, après y avoir déposé la jeune fille dont de sourds gémissements annonçaient le retour à la vie. Avec les avirons trouvés dans la barque, le nain gagna le milieu de la Loire. Quand il fut en plein courant, il souleva encore Julie et, bien doucement, la fit glisser dans l'eau.
À ce point de son récit, le notaire fut interrompu par Suzanne qui demandait anxieusement:
—Comme j'aime à croire que Croutot ne s'est jamais vanté de cet exploit, comment, diable! Taugencel en avez-vous eu connaissance?
—Parce que j'en ai été témoin. Je venais de m'évader du bagne de Rochefort. J'avais gagné la Loire et je battais le pays en quête de la demeure du Marcassin, à qui la franc-maçonnerie du bagne m'avait adressé. C'était moi qui, sous mon pied, alors que j'étais caché dans les broussailles, avais fait involontairement rouler, sur le talus du sentier, cette pierre qui avait donné l'éveil au moucheron. Le beau fait de Croutot était le troisième acte du drame auquel j'avais assisté dans mes broussailles. J'étais déjà là quand le Beau-François, qui partait, s'était rencontré avec Julie. Puis j'avais vu l'assommade de la jeune fille par Césarine, jalouse. Enfin Croutot avait terminé la représentation.
La curiosité de la courtisane la fit revenir à la charge avec une nouvelle question:
—Puisque vous avez surpris l'entretien de Julie avec le Beau-François, vous savez si le géant en contait à la donzelle. En un mot, Césarine Faublin avait-elle raison d'être jalouse?
—Pas le moins du monde.
—Alors pourquoi ces poursuites qui avaient irrité Césarine?
—Parce que le Beau-François chassait le même lièvre que Croutot, attendu que lui aussi connaissait l'existence du trésor d'Aubert. La nuit où il avait enfermé le nain dans le placard de la chambre de Césarine pour venir, avec mon trousseau de clefs, pris au nabot, qui me l'avait volé, fouiller la caisse et le bureau de mon cabinet notarial, le colosse avait bel et bien menti. Quand il avait affirmé à Césarine, qui ne savait pas lire, n'avoir pas eu le temps de prendre connaissance du fragment de lettre trouvé par lui dans le compartiment secret du bureau, le géant avait avancé un énorme mensonge. Lorsqu'il l'avait rapporté à sa maîtresse, il avait tant lu et relu la teneur de sa trouvaille, qu'il aurait pu réciter de mémoire ces lignes écrites par madame de Biéleuze: «… Si je venais à mourir, le marquis de Brivière, que j'en ai averti, ou mon fils, qui sait tout, vous indiquerait où j'ai tout enfoui, avec les trois cent mille livres que je destine à ma Julie et dont, comme nous en sommes convenus, vous…»