Ah! si vous aviez vu sa figure! elle tourna au rouge violet, tant une colère rageuse vint subitement la colorer. Là, devant lui, il voyait l’ignoble marin, le nommé Filandru, cet effronté drôle qui avait osé l’appeler «gras à tuer,» en disant qu’il ferait un bon bouillon dans la marmite du bord; ce mécréant enfin, dont la langue avait tenté de s’assurer s’il n’était pas en sucre.

Filandru avait aussi reconnu son homme. Il faut croire que le marin n’était pas fertile en plaisanteries et que, quand il en tenait une et la croyait bonne, il en abusait, car, immédiatement, sans se troubler, à la vue de la fureur muette de Bokel, il se mit à faire fonctionner à vide ses mâchoires de requin, en montrant le blanc jaune de ses yeux et en se frottant, de la main, le creux de l’estomac, en un mot toute la pantomime d’un glouton qui se pâme d’aise en mâchant un morceau de choix.

Bokel allait éclater si, à ce moment, M. de la Morpisel qui venait de finir sa lettre, n’avait, en relevant la tête, interrompu la grimace de l’impudent Filandru.

Après avoir glissé son mot sous enveloppe, le notaire y joignit une liasse de billets de banque en disant au marin:

—Du moment que mon client vous a envoyé, c’est qu’il a confiance en vous. Parce que vous me voyez mettre dans ce pli, vous jugez que vous devez bien veiller à ne pas le perdre ni à vous le laisser voler.

—Un rude malin que celui qui volerait Filandru! répliqua orgueilleusement le marin. Vous pouvez être certain que mon commandant aura la lettre dans deux jours.

—Il m’avait demandé de lui envoyer ces fonds en numéraire, mais la somme eût été d’un poids et volume trop embarrassants pour vous. Votre capitaine trouvera facilement à changer là-bas ces billets contre espèces en s’adressant au premier fournisseur de la marine.

—Dans une heure, lettre, billets et le beau garçon qui est dans ma peau seront en route, dit le marin en enfouissant l’enveloppe au plus profond de la poche de côté de sa veste d’uniforme.

Le notaire s’était levé et, tout en accompagnant Filandru vers la porte, il reprit:

—Il doit bien s’impatienter de rester ainsi en rade, votre commandant, lui qui, il y a une quinzaine de jours, quand il vint me faire ses adieux après avoir reçu l’ordre de rallier son bord au plus vite, croyait prendre immédiatement la mer.