Une quarantaine de ceux que les canots venaient chercher tant à contre-cœur trouvèrent place dans les embarcations. En accepter plus, c’était s’exposer à couler sur place.
—Nous allons revenir pour vous prendre, cria un officier au groupe qui restait encore sur la frégate.
Et les canots se dirigèrent vers le radeau pour y déposer ceux qu’ils avaient recueillis et retourner ensuite au vaisseau. Mais, sur le radeau, tellement surchargé qu’il enfonçait de plus d’un pied dans l’eau, il y eut une telle résistance à accepter les nouveaux venus que la moitié seulement put parvenir à s’y faire admettre.
Une fois encore le sentiment de la conservation personnelle éclata dans toute sa force en cette circonstance. Les canots n’ayant pu trouver, par l’opposition des gens du radeau, qu’à s’alléger de la moitié de ceux qu’ils avaient transportés, leurs équipages mutinés refusèrent de retourner à la Méduse prendre une nouvelle charge qu’il leur faudrait garder et, malgré l’ordre des chefs, ils se remirent aux toulines qui les aidaient à remorquer le radeau.
Qu’on juge du désespoir de ceux qu’on abandonnait quand, du pont de la Méduse, ils virent s’éloigner le radeau et les canots! Ces malheureux étant au nombre de dix-sept!!!
Les embarcations contenaient deux cent trente-cinq personnes.
Le radeau en emportait cent cinquante-deux.
Parmi eux, se trouvait le bon Bokel, qui, de loin, envoyait des baisers à Paméla, laissée par lui avec son mari sur la Méduse. Il aurait bien pu céder sa place à son enfant, le cher homme, mais il n’avait écouté que sa tendresse paternelle, qui lui recommandait d’éviter un chagrin à sa fille. Sachant à quel désespoir profond serait en proie Paméla si elle avait l’horrible malheur de perdre un père qu’elle adorait, il s’était empressé de se sauver la vie pour épargner des larmes à sa fille.
X
Timoléon avait immédiatement deviné l’épouvantable vérité, mais il eut encore la force de sourire à sa jeune femme quand elle tourna vers lui un regard plein d’angoisse qui semblait l’interroger.