—Ne crains rien, ma chérie, ils vont revenir, dit-il d’une voix calme.
Comme Paméla remuait la tête d’une façon dubitative, il ajouta:
—C’est une manœuvre, te dis-je, pour s’aider du vent qui doit les ramener à bâbord. Ils vont revenir, je te l’affirme. Ne faut-il pas qu’ils emportent des vivres?
Et, ce disant, Polac montrait les caisses et tonneaux de provisions qui encombraient le pont, car, telle avait été la précipitation à abandonner la frégate que, de cet amas de vivres préparés la veille, les quatre cents naufragés n’emportaient pas de quoi se nourrir pendant quarante-huit heures.
Cependant Bokel, du bord du radeau où il avait trouvé place, envoyait toujours des baisers à sa fille avec une ardeur joyeuse qui prouvait combien il était heureux d’avoir conservé un père à Paméla.
A la tombée de la nuit, embarcations et radeau n’apparaissaient plus que comme une tache noire à l’horizon.
Des dix-sept abandonnés, deux déjà étaient morts; l’un avait été étouffé par un accès de colère; l’autre pris de folie furieuse, s’était jeté à la mer.
—Demain, quand nous nous réveillerons, nous trouverons les canots revenus pour nous conduire à terre... car elle est là, tout près, la terre... comme qui dirait deux fois la distance de la Bastille à la Madeleine, tu sais? répétait Polac pour rassurer sa femme.
Mais Paméla était une brave petite créature qui, la première peur passée, n’avait plus besoin d’être rassurée. Elle avait compris en quelle terrible situation ils se trouvaient et faisait bravement face au danger. Dans ce courage, il y avait beaucoup de l’exaltation particulière à la pianiste. Car ici-bas, où la Providence ne créa rien d’inutile, il faut bien que le piano ait une raison d’être. Sur son instrument, Paméla avait écorché une foule de romances qui, toutes, répétaient au refrain que nul sort au monde n’est plus doux que de mourir avec celui qu’on aime... Et Paméla, s’étant bien franchement amourachée de la longue perche qui lui servait d’époux, ne répugnait pas trop, sur la foi des refrains de romance, à savourer ce qu’il peut y avoir de doux à quitter cette vie au bras de celui qu’on aime.
L’excès de fatigue physique et de lassitude morale fit que le sommeil vint, à son heure, surprendre les jeunes époux qui s’endormirent sans songer au lendemain.