—C’est vrai, vous aviez une place de commis au bureau des «Polices d’assurances sur la vie» de la compagnie: LA PRÉCAUTION, place dont vous avez été congédié si lestement qu’on peut en conclure que ceux qui vous ont remercié n’avaient pas à se louer grandement de vous... Mais la question n’est pas là... Cette place vous fut accordée en souvenir de votre père défunt, qui avait été un des meilleurs et des plus anciens employés de LA PRÉCAUTION... Vous l’avez occupée pendant quatre années et elle vous rapportait quinze cents francs... C’est donc sur cette somme, quatre fois émargée, que vous prétendez avoir fait les économies qui alimentent votre vie actuelle...

Sans attendre une réponse, le commissaire ajouta en pesant sur les mots:

...et vous aident à subvenir aux frais de votre liaison avec la fille connue dans le monde galant sous le nom de Lurette Baba... une de ces créatures dont les faveurs sont haut cotées.

—Est-il donc inadmissible qu’une de ces créatures, comme vous les appelez, soit capable d’une liaison désintéressée? riposta Maurice d’un ton plein de la plus cynique fatuité.

Nous l’avons dit, ce Prévannes était réellement un fort beau garçon. Sa prétention d’être aimé pour lui-même par une courtisane n’était donc pas de la catégorie des choses miraculeuses. En conséquence, le commissaire lâcha le lièvre qu’il avait levé et, sans plus insister sur ce point, il continua:

—Soit! admettons le désintéressement de mademoiselle Lurette Baba!... Mais vous n’en vivez pas moins ensemble, et la vie, telle que vous la menez, est coûteuse. Vous avez deux domestiques; votre appartement est du prix de trois mille francs.

Puis, comme Prévannes ouvrait la bouche pour répondre, M. O***, voulant prévenir une explication qu’il sentait venir, se hâta d’ajouter:

—Vous ne me direz pas, j’aime à le croire, que c’est la fille Baba qui solde ces dépenses, car, au moment où vos relations ont commencé, tout ce qu’elle possédait venait d’être vendu par huissier à la requête de ses nombreux créanciers.

M. O***, on le voit, était un commissaire fort au courant de ce qui se passait dans son quartier.

Maurice s’était mordu les lèvres en entendant ainsi mettre sur le tapis le passé de sa Dulcinée. Le commissaire lui avait-il coupé l’herbe sous le pied en rendant impossible la version, dénuée de toute vergogne, qu’il avait préparée? Toujours est-il qu’il se contenta de hausser les épaules en homme qui dédaigne de relever une injure inepte.