—Quatre-vingt-huit ans, très-bien conservé, majestueux sous la neige de sa chevelure, du moins à ce que m’a appris ma femme qui me répétait: «Tu ne saurais t’imaginer quel saint respect j’éprouve à poser mes lèvres sur son vénérable front.» Oh! oui, il devait être bien conservé, car sa voix, la seule chose dont je pouvais me rendre compte, était fraîche et jeune. Ririsse m’affirmait que cela tenait à ce qu’il avait conservé toutes ses dents... Le fait est qu’il devait les avoir solides, car, à son âge, il vous broyait des os de poulet et de côtelettes tout aussi facilement que s’il eût mâché du beurre.

—Il dînait donc chez vous?

—Trois fois par semaine et, tous les dimanches, il nous recevait à son tour.

Avec un niais de la force de Mathurin, il n’était besoin d’étudier préalablement certaines questions. Sa stupide prétention d’avoir été un dieu pour sa femme le cuirassait contre tout soupçon qui aurait effleuré la vertu de son épouse. Le commissaire ne se gêna donc pas pour demander à brûle-pourpoint:

—Il aimait tendrement votre femme, ce bon vieillard?

—Eh! eh! fit Mathurin d’un air fin, s’il faut vous l’avouer, je crois qu’il me donnait la préférence. Il m’avait voué toute son affection et me la prouvait en prenant mes intérêts... Je ne prétends pas dire qu’il n’aimât pas sa nièce, mais, avec elle, il se montrait sévère. Et quand je plaidais pour Clarisse, il me répondait qu’à toute jeune femme il ne faut pas laisser le temps de prendre un mauvais pli... qu’on doit les dresser tout de suite au ménage, à l’économie, à la propreté, etc. Aussi tous les jours, il ne cessait de lui répéter:

—Souviens-toi de ce que t’a dit le maire, le jour de ton mariage, le jour où tu as eu le bonheur de t’appeler Poliveau: «L’ordre de la femme est une richesse qu’elle apporte au mari... Avec une femme qui ne visite rien, la poussière et l’humidité ruinent plus vite un mari que les spéculations de Bourse.»

Il lui ordonnait d’épousseter, d’essuyer, de frotter tel ou tel meuble et de ranger son contenu.

—Tiens! s’écriait-il, je suis certain que tu n’as pas rangé l’intérieur de ce secrétaire.

—Mais si, répondait Clarisse, voici trois fois déjà que je l’ai visité.