—Un lapin? oui, c’est possible... alors un lapin tout cuit, et il a mis son chapeau dessus pour le tenir au chaud.
Cependant, le propriétaire de ladite coiffure poursuivait le récit de son aventure.
«—Le roi se roulait à mes pieds en criant: de grâce! noble Français, demande-moi quelque chose... un souvenir, une babiole... accepte seulement dix millions.—Sire, un mot de plus à propos d’argent, et je m’éloigne, dis-je avec un accent indigné.—Ah! j’en mourrai! soupira le roi plein de respect pour ma belle âme...»
Après un instant d’hésitation, l’homme au chapeau baissa le ton et continua, comme s’il faisait une confidence à son auditoire:
«—Je vous l’avouerai, messieurs les militaires, je fus vaincu dans cette lutte de générosité, car je me laissai attendrir, et je pris le monarque en pitié.—Eh bien! Sire, lui dis-je, puisque vous l’exigez, je vous demanderai une chose.—Laquelle? beugla-t-il en se relevant d’un bond joyeux qui le remit achevai; laquelle?—SIRE, C’EST LA RECETTE DE LA POUDRE AVEC LAQUELLE VOUS NETTOYEZ VOS CHANDELIERS!!!»
En même temps qu’il disait ces mots sans rire, le conteur s’inclina vers le chapeau qui intriguait tant l’assistance, le souleva et découvrit un chandelier dont la partie supérieure resplendissait d’éclat, tandis que le bas en était noir de malpropreté. Il remit le chapeau sur sa tête, et plongeant la main dans la poche de son habit, il en tira une poignée de petites boîtes et reprit:
—Cette poudre, la voici. Combien vaut ce secret d’un roi? me demanderez-vous. En Allemagne et à Madagascar, j’ai refusé mille francs de mes boîtes; mais à des compatriotes, je ne demande que cinq sous. Achetez, achetez, c’est un conseil de père que je vous donne, car vous ne trouverez cette poudre que chez moi, Nicolas Borax, seul propriétaire du secret, ainsi que l’atteste le parchemin du roi indien, que j’ai déposé à la Banque. Avec cette poudre, on nettoie indifféremment les chandeliers, l’argenterie et les dents. Cinq sous! cinq sous! ne vous étouffez pas! chacun aura son tour.
Mais la recommandation de ne pas s’étouffer était complétement inutile, car la foule, aussitôt le mystère du chapeau connu, s’était éclipsée en riant.
—Saperlotte! murmura Borax en voyant s’éloigner le public, voilà mon déjeuner qui s’envole! Justement ce matin, j’ai une faim... quelle faim!...
Parmi les rares fidèles restés sur la place se trouvaient les deux jeunes gens qui s’étaient donné les noms d’Ernest et Paul. En répétant: «Cinq sous, cinq sous», Nicolas Borax était arrivé devant eux.