—Ah! bon, je le prenais pour ton maître... N’empêche qu’il est gras à tuer. S’il tombait dans la marmite du bord, l’équipage se régalerait d’un agréable bouillon.
Le propre des gens ivres est de croire qu’ils n’ont fait que murmurer bien bas ce qui a pu être entendu de vingt mètres à la ronde. Aucune des paroles du marin n’avait donc été perdue pour le tailleur. Si pénible qu’il nous soit de jeter la défaveur sur notre héros, nous devons à la vérité d’avouer que Bokel avait l’humeur rageuse toutes les fois qu’on ne trouvait pas qu’il était de taille plus élancée qu’un peuplier.
Donc, aux plaisanteries de Filandru, il se redressa comme un coq sur ses ergots et, rouge de colère, il passa devant le marin en lançant un «vil maraud!» tout vibrant de mépris.
Le mot était à peine dit que la velue et vigoureuse main du vil maraud harponnait le pauvre Bokel, en même temps que sa voix, saccadée par un gros rire, prononçait ces mots:
—De quoi? mon petit ventru, on rit avec toi et tu te fâches!... Est-il appétissant, ce boulot-là! on en mangerait... il doit être en sucre... Ça donne envie de le lécher un brin.
Ce disant, Filandru, écartant ses mâchoires aux dents longues, aiguës, plus jaunes que du buis, exhiba une langue noirâtre dont le parfum combiné des aromes du tabac à chiquer et de l’eau-de-vie fit faire au tailleur, en la voyant à deux pouces de son visage, un tel soubresaut de dégoût qu’il se trouva dégagé de l’étreinte du farceur aviné.
Sans écouter les excuses du domestique du notaire, il gagna la porte et disparut, poursuivi par les éclats de rire du marin, tout joyeux de sa plaisanterie.
Nous croyons parfaitement inutile d’insister sur tout ce qu’amassa de colère rentrée le tailleur pendant la route qui le ramenait au logis. Son coup de sonnette fut terrible; il tança la servante qui ne lui avait pas ouvert la porte assez vite, apostropha ses ouvriers; en un mot, tel fut son vacarme qu’il fit accourir dans l’atelier, où elle ne mettait jamais les pieds, mademoiselle Paméla Bokel, sa fille.
Car Bokel était père... et veuf.
C’était une charmante fille, cette demoiselle Paméla! Un vrai morceau pour un roi qui aurait aimé le potelé! Taille moyenne; chevelure brune, teint rosé et, avec cela, de grands yeux noirs qui pétillaient de la plus impatiente curiosité quand elle demandait chaque jour à son père: