Il m'a dit, en me quittant, que les hommes se divisaient en deux parties: les uns n'ont qu'une loi unique et qui est leur intérêt; pour ceux-là, la ligne à suivre est bien simple, et ils n'ont en toutes choses qu'à suivre ce juge infaillible; les autres ont le sentiment de la justice et l'intention de s'y conformer; mais la plupart n'y obéissent qu'à moitié ou mieux n'y obéissent point du tout, tout en se faisant reproches; ou bien, après avoir perdu de vue pendant quelque temps cette règle de leurs actions? y reviennent en donnant dans un excès qui leur ôte le fruit de leur conduite précédente, tout en leur laissant le blâme. Ainsi ils auront, par exemple, flatté les passions d'un protecteur dont ils attendent une faveur, et puis brusquement ils cesseront de le voir et iront jusqu'à se faire ses ennemis.
Pelletier m'avait dit le matin que, pour n'avoir rien à se reprocher, il avait mis son ambition dans sa poche. Je disais à Chenavard que je pensais qu'il était impossible de se trouver mêlé aux affaires des autres et de s'en tirer complètement honnête. «Comment voulez-vous, disait-il, qu'il en soit autrement? Celui qui prend l'équité pour règle ne peut absolument lutter contre celui qui ne songe qu'à son intérêt: il sera toujours battu dans la carrière de l'ambition.»
Lundi 5 mars.—Le matin, Dubufe[407] est venu me chercher pour voir à la Chambre des députés sa République; il m'a ramené.
Soleil magnifique. Le temps, depuis quinze jours, et au reste pendant presque tout cet hiver, est d'une douceur extrême. Je n'en suis pas moins horriblement enrhumé, si bien que j'hésitais à aller ce soir chez Boissard.
J'y ai été cependant. La jeune somnambule pantomime devait y venir. Elle n'est venue qu'à onze heures passées, amenée par Gautier, qui avait été la chercher et l'avait trouvée couchée. Elle a une tête charmante et pleine de grâce; elle a fait à merveille les simagrées de l'endormement. Ses poses contournées et pleines de charme sont tout à fait faites pour les peintres.
En attendant son arrivée, j'ai été avec Meissonier[408] chez lui, voir son dessin de la Barricade. C'est horrible de vérité, et quoiqu'on ne puisse dire que ce ne puisse être exact, peut-être manque-t-il le je ne sais quoi qui fait un objet d'art d'un objet odieux. J'en dis autant de ses études sur nature; elles sont plus froides que sa composition et tracées du même crayon dont Watteau eût dessiné ses coquettes et ses jolies figures de bergers. Immense mérite malgré cela.
J'y vois de plus en plus, pour mon instruction et pour ma consolation, la confirmation, de ce que Gogniet me disait l'année dernière, à propos de l'Homme dévoré par un lion[409], lorsqu'il voyait ce tableau à côté des vaches de Mlle Bonheur[410], à savoir qu'il y a dans la peinture autre chose que l'exactitude et le rendu précis d'après le modèle. J'ai éprouvé ce matin une impression analogue, mais beaucoup plus concevable, puisqu'il s'agissait d'une peinture d'un ordre tout à fait inférieur. En revenant de voir la figure de Dubufe, les peintures de mon atelier et entre autres mon triste Marc-Aurèle[411], que je me suis accoutumé à dédaigner, m'ont paru des chefs-d'œuvre. A quoi tient donc l'impression? Voici assurément: dans le dessin de Meissonier, elle était infiniment supérieure aux études d'après nature.
Fait la connaissance de Prudent[412]; il imite beaucoup Chopin. J'en ai été fier pour mon pauvre grand homme mourant.