La peinture, entre autres avantages, a celui d'être plus discrète; le tableau le plus gigantesque se voit en un instant. Si les qualités de certaines parties attirent l'admiration, à la bonne heure: on peut s'y complaire plus longtemps même que sur un morceau de musique. Mais si le morceau vous paraît médiocre, il suffit de tourner la tête pour échapper à l'ennui. Le jour du concert de Prudent, l'ouverture de la Flûte enchantée m'a paru non seulement ravissante, mais d'une proportion parfaite. Doit-on dire qu'avec le progrès de l'instrumentation, il arrive plus naturellement au musicien la tentation d'allonger des morceaux pour amener des retours d'effets d'orchestre qu'il varie à chaque fois qu'il nous les remontre?
Il ne faut jamais compter comme un dérangement le temps donné à un concert, pourvu qu'il y ait seulement un bon morceau. C'est pour l'âme la meilleure nourriture. Se préparer, sortir, être distrait même d'occupations importantes, pour aller entendre de la musique, ajoute du prix au plaisir; je trouve, dans un lieu choisi et au milieu de gens que la communauté des sentiments semble avoir réunis pour une jouissance goûtée en commun; tout cela, même l'ennui éprouvé en présence de certain morceau et par certain virtuose, ajoute à notre insu à l'effet de la belle chose. Si on était venu m'exécuter cette belle symphonie dans mon atelier, je n'en conserverais peut-être pas à cette heure le même souvenir.
Cela explique aussi comment les grands et les riches sont blasés précocement sur l'effet des plaisirs de toutes sortes. Ils arrivent dans de bonnes loges, garnies de bons tapis, retirés de manière à être le plus possible à l'abri de la distraction que donnent dans un milieu de réunion les tumultes, les dérangements occasionnés par les allants et venants, par les petits troubles de toutes sortes qui s'élèvent dans une foule et semblent devoir fatiguer l'attention. Ils ne viennent qu'au moment précis où commence le morceau important, et par une juste punition de leur peu de dévotion au beau, ils en perdent ordinairement le meilleur en arrivant trop tard. Les habitudes de la société font aussi que les conversations qu'ils ont entre eux à propos du plus frivole motif, ou la survenance de quelque importun leur ôte tout recueillement; c'est un plaisir très imparfait que d'entendre dans une loge avec des gens du monde la plus belle musique. Le pauvre artiste assis au parterre et seul dans son coin, ou près d'un ami aussi attentif que lui, jouit seul complètement de la beauté d'un ouvrage et à raison de cela en emporte l'impression sans un mélange de souvenir ridicule.
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Mardi 13 mars.—Travaillé toute la journée au rideau dans le tableau de la console. Vers la fin de la journée, à la Desdemona.
—Le docteur venu vers cinq heures; il m'a inquiété; il parle de petites sondes, etc..... Je suis resté au coin du feu.
—Weill[418] a emporté ce matin:
L'Odalisque, et m'a donné 200 fr.
Hommes jouant aux échecs 200 »
Homme dévoré par le lion 500 »
—(Lefebvre)
Christ au pied de la croix. 200 »
—(Thomas)
Petit Christ aux Oliviers. 100 »
Femme turque 100 »
—(Bouquet)
Hamlet (Scène du rat) 100 »
—(Weill)
Berlichingen écrivant ses Mémoires 100 »
—(Lefebvre)
Esquisse, répétition du Christ au tombeau. 200 »
Odalisque. 150 »
Christ à la colonne. 150 »
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Mercredi 21 mars.—Chez Mercey[419] le soir. Grande soirée. Mon pauvre Mercey acquiert de l'importance; il a l'air d'un homme d'État. Il était meilleur garçon autrefois. Peut-être est-ce devant le monde qu'il est ainsi. Dans le tête-à-tête avec moi, il est plus simple. Mareste, que je revois avec plaisir, m'apprend qu'Alberthe est partie à Turin auprès de sa fille mourante. En voilà encore une qui mourra seule au monde.
Impression désagréable de toutes ces figures d'artistes attirés chez l'homme qui donne les travaux. J'y avais été à pied, et je pensais trouver chez elle Mme Villot; elle n'y était pas.