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Samedi, mai 1823.—Je rentre d'une bonne promenade avec mon cher Pierret; nous avons bien parlé de toutes ces bonnes folies qui nous occupent tant. Je suis possédé à présent de la fine tournure de la camériste de Mme ***. Depuis qu'elle est installée dans la maison, je la saluais amicalement. Avant-hier soir, je la rencontrai sur le boulevard; je venais de faire des visites infructueuses; elle donnait le bras aune femme en service aussi chez sa maîtresse. Il me prit une forte tentation de les prendre sous le bras. Mille sottes considérations se croisaient dans ma tête, et je m'éloignais toujours d'elles, en me disant que j'étais un sot et qu'il fallait profiter de l'occasion... lui parler un peu, prendre les mains, que sais-je?... Enfin faire quelque chose... Mais sa camarade..., mais deux femmes de chambre sous le bras... Je ne pouvais guère les mener prendre des glaces chez Tortoni. Je marchai néanmoins d'un pas plus précipité jusque chez M. H***, où je m'informai de son retour; puis enfin..., quand il n'était plus temps de les retrouver, je courus sur leurs traces et parcourus inutilement le boulevard.
—Hier, je fus avec Champmartin[43] étudier les chevaux morts.
En rentrant, ma petite Fanny était chez la portière; je m'installe, je cause une grande heure et je m'arrange pour remonter en même temps qu'elle. Je sentais par tout mon cœur le frisson favorable et délicieux qui précède les bonnes occasions. Mon pied pressait son pied et sa jambe. Mon émotion était charmante. En mettant le pied sur la première marche de l'escalier, je ne savais encore ce que je dirais, ce que je ferais, mais je pressentais qu'il y aurait quelque chose de décisif; je la pris doucement par la taille. Arrivé sur son palier, je l'embrassai avec ardeur et je pressai sur ses lèvres; elle ne me repoussa point. Elle craignait, disait-elle, d'être vue. Aurais-je dû pousser plus avant? Mais que les mots sont froids pour peindre les émotions! Je la baisais et la rebaisais, je la tirais sans cesse à moi; enfin je l'abandonnai me promettant de la revoir le lendemain. Hélas! c'est aujourd'hui, je n'ai eu tout le jour que cette pensée; je l'ai vue, je ne sais où elle veut en venir. Elle a paru se dérober à moi ou feindre de ne pas me voir... Ce soir, dans ce moment, ma porte est entr'ouverte... J'espère je ne sais quoi,... ce qui peut arriver. J'entrevois une infinité d'obstacles. Mais que ce serait doux!... Ce n'est pas de l'amour. Ce serait trop pour elle; c'est un singulier chatouillement nerveux qui m'agite, quand je pense qu'il est question d'une femme, car elle n'est vraiment pas séduisante... Je conserverai cependant le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.
Je veux lui écrire un petit billet qui nécessite une réponse, puis un autre; il ne faut rien écrire qu'elle puisse prendre au sérieux. Je lui dirai simplement, vu les rares occasions que nous avons, de m'écrire quand je pourrai voir ce portrait qu'elle a promis de me faire voir. O folie! folie! folie qu'on aime et qu'on voudrait fuir. Non! ce n'est pas le bonheur! C'est mieux que le bonheur, ou c'est une misère bien poignante. Malheureux! Et si je prenais pour une femme une véritable passion! Mon lâche cœur n'ose préférer la paix d'une âme indifférente à l'agitation délicieuse et déchirante d'une passion orageuse. La fuite est le seul remède. Mais on se persuade toujours qu'il sera temps de fuir, et l'on serait au désespoir de fuir, même son malheur.
—J'ai été le soir avec Pierret retoucher un tableau de famille que le pauvre père Petit finissait en mourant. J'ai éprouvé un sentiment pénible au milieu de ce modeste asile d'un pauvre vieux peintre qui ne fut pas sans talent et à la vue de ce malheureux ouvrage de sa vieillesse languissante.
—Je me suis décidé à faire pour le Salon des scènes du Massacre de Scio[44].
[39] Delacroix a retracé d'autre part, dans le cahier manuscrit dont nous avons déjà parlé, le caractère de ses relations avec Géricault: «Quoiqu'il me reçût avec familiarité, la différence d'âge et mon admiration pour lui me placèrent, à son égard, dans la situation d'un élève. Il avait été chez le même maître que moi, et, au moment où je commençais, je l'avais déjà vu, lancé et célèbre, faire à l'atelier quelques études. Il me permit d'aller voir sa Méduse pendant qu'il l'exécutait dans son atelier bizarre près des Ternes. L'impression que j'en reçus fut si vive qu'en sortant je revins toujours courant et comme un fou jusqu'à la rue de la Planche que j'habitais alors.» (EUGÈNE DELACROIX, Sa vie et ses œuvres, p. 61.)
[40] Il s'agit ici des quatre Anglais, les frères Fielding, Théodore, Copley, Thalès et Nathan, tous artistes, aquarellistes de talent. Le plus célèbre est Copley. Ce fut Thalès Fielding qui se lia le plus intimement avec Delacroix, pendant un séjour qu'il fit à Paris en 1823. M. Léon Riesener, dans ses notes sur Delacroix, donne des détails assez piquants sur la communauté d'existence des deux artistes: «Pour faire du café le matin, on ajoutait de l'eau et un peu de café sur le marc de la veille, dans l'unique bouilloire, jusqu'à ce qu'on fût forcé de la vider. De temps en temps on avait un gigot en provision, dans l'armoire, auquel on coupait des tranches pour les rôtir dans la cheminée. Mais un jour les deux amis, partageant ce déjeuner, se fâchèrent. Fielding disait très sérieusement qu'il descendait du roi Bruce. Delacroix l'appelait «Sire». Mais Fielding ne pouvait sur ce sujet admettre la plaisanterie et se fâcha pour toujours.» (Corresp., t. I, p. 23.)