Mardi 27 janvier.—J'ai reçu ce matin à mon atelier la lettre qui m'annonce la mort de mon pauvre Géricault[68]; je ne peux m'accoutumer à cette idée. Malgré la certitude que chacun devait avoir de le perdre bientôt, il me semblait qu'en écartant cette idée, c'était presque conjurer la mort. Elle n'a pas oublié sa proie, et demain la terre cachera le peu qui est resté de lui... Quelle destinée différente semblait promettre tant de force de corps, tant de feu et d'imagination? Quoiqu'il ne fût pas précisément mon ami, ce malheur me perce le cœur; il m'a fait fuir mon travail et effacer tout ce que j'avais fait.
J'ai dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin[69]. Pauvre Géricault, je penserai bien souvent à toi! Je me figure que ton âme viendra quelquefois voltiger autour de mon travail... Adieu, pauvre jeune homme!
—D'après ce que m'a dit Soulier, il paraît que Gros a parlé de moi à Dufresne d'une manière tout avantageuse.
[57] Sans doute un camarade du lycée Louis-le-Grand où Delacroix avait fait ses études.
[58] «Au milieu de mes occupations dissipantes quand je me rappelle quelques beaux vers, quand je me rappelle quelque sublime peinture, mon esprit s'indigne et foule aux pieds la vaine pâture du commun des hommes.» (Corresp., t. I, p. 19.)
[59] Probablement Abel Dimier, sculpteur, né en 1794.
[60] Restaurant du Palais-Royal, qui eut son heure de réputation avant la Révolution, jusqu'en 1793, et reprit ensuite sa vogue sous l'Empire et la Restauration.
[61] Sans aucun doute le général Charles Jacquinot, cousin germain de Delacroix.
Son frère, le colonel Nicolas Jacquinot, devint sénateur sous l'Empire.