«Je me souviens que quand j'étais enfant, j'étais un monstre. La connaissance du devoir ne s'acquiert que très lentement, et ce n'est que par la douleur, le châtiment, et par l'exercice progressif de la raison, que l'homme diminue peu à peu sa méchanceté naturelle.»

Un de ses biographes s'est demandé avec candeur pourquoi Delacroix se fit peintre, et après avoir examiné successivement les différentes carrières qu'il aurait pu choisir, les emplois publics, l'industrie, le commerce, pour lesquels il lui semblait évidemment mal préparé, en vient à cette conclusion «qu'il ne lui restait plus qu'à s'abandonner à ses instincts d'indépendance». Sans insister sur le côté légèrement naïf de cette observation, nous ferons remarquer que son auteur touchait du doigt la vérité, et donnait, sans s'en douter, la cause intime et profonde de la vocation du futur artiste, comme de toute grande vocation. Dans un des premiers cahiers du Journal, Delacroix rend grâce au ciel «de ne faire aucun de ces métiers de charlatan qui en imposent au genre humain». Le secret de sa carrière d'artiste est tout entier dans cette phrase, qui explique en même temps ses aspirations d'indépendance et l'impuissance où demeurèrent toujours les artistes individuels et les écoles sur le développement de sa personnalité. Personne n'ignore que, par une étrange ironie du sort, il fut élève de Guérin. Gros le reçut également dans son atelier. Dirons-nous que ces influences furent vaines? Cela est trop évident: il obéissait à l'appel intérieur de la destinée et n'écoutait que son génie!

Si nous nous posons sur Delacroix la question que Sainte-Beuve considérait comme indispensable de résoudre dans l'étude biographique et critique d'un homme éminent: «Comment se comportait-il en matière d'amour? Comment en matière d'amitié?» le Journal du maître nous éclairera complètement. Les préoccupations amoureuses existent au début de sa carrière. Faut-il ajouter qu'elles sont sans conséquence? Il n'est jamais indifférent de savoir-si un homme, surtout un artiste, a connu le souci d'aimer; mais ce qui est capital, c'est d'être fixé sur ce point: quelle partie de son être a été atteinte? La tête, le cœur ou les sens? Suivant que l'amour de tête, l'amour-sentiment ou l'amour sensuel prédominera, l'être intellectuel se trouvera modelé différemment et la réaction amoureuse influera diversement sur les productions de son esprit. De cette vérité psychologique, Stendhal, pour ne citer qu'un nom, a fourni la plus saisissante démonstration, car il est bien certain que, si l'amour de tête et l'amour-sentiment n'avaient pas tenu dans sa vie la place que nous savons, nous n'aurions ni Julien Sorel, ni Mme de Rénal, ni Mathilde de la Môle, ni Clélia Conti. Or, pour en revenir à Delacroix, il ne paraît pas que l'amour ait jamais gravement atteint la tête ou le cœur: il semble s'être limité exclusivement aux sens et s'être manifesté chez lui de telle manière qu'il ne pouvait ni influer sur son travail, ni contribuer à l'en détourner. En examinant les différents épisodes amoureux dont il confie le secret à son Journal, nous ne saurions les envisager que comme des fantaisies d'un jour. Non qu'il méprisât la femme ou la traitât uniquement comme un instrument de plaisir: sa nature était trop délicate pour s'en tenir à une semblable philosophie; disons mieux: il était trop homme du monde, dans le sens supérieur du mot, pour méconnaître le rôle discret dévolu à l'élément féminin dans de certaines limites. Mais il demeura toujours à l'abri d'une passion par un double motif, à ce qu'il nous paraît: d'abord la banalité de ses premières liaisons: «Tout cela est peu de chose, écrit-il à propos de cette Lisette qui passe pour ne plus revenir. Son souvenir, qui ne me poursuivra pas comme une passion, sera une fleur agréable sur ma route ...» «Ce n'est pas de l'amour, note-t-il à propos d'une autre; c'est un singulier chatouillement nerveux qui m'agite. Je conserverai le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.» Et puis, en admettant même qu'il eût rencontré un véritable amour, ou plutôt la possibilité d'un amour, il n'est pas téméraire d'affirmer qu'il aurait eu garde de s'y abandonner, «Malheureux, écrit-il après une rencontre qui sans doute l'avait plus préoccupé qu'à l'ordinaire, et si je prenais pour une femme une véritable passion!» L'année 1824 contient une confidence bien significative sur l'innocuité de ses fantaisies amoureuses: «Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n'en ai jamais été bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais.» Ces influences extérieures tendent à disparaître complètement à mesure qu'il avance dans la vie, pour laisser place entière aux voluptés de l'imagination. À ce propos, il écrit une phrase que l'on croirait détachée de la correspondance de G. Flaubert: «Ce qu'il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture, Le reste est un sable mouvant.»

On a dit que Delacroix avait réservé toute sa puissance d'affection pour le sentiment d'amitié. L'expression nous paraît singulièrement exagérée. Qu'on n'aille pas s'imaginer, d'ailleurs, que nous nous le représentions incapable d'en goûter dans leur plénitude les délicates jouissances. La vérité est que l'amitié ne s'offrit jamais à lui sous une forme et avec un caractère entièrement dignes de lui. On a beaucoup parlé des amis dont le nom revient souvent dans sa correspondance: Guillemardet, Soulier, Pierret, Leblond. Ils ne pouvaient satisfaire qu'une part de sa nature, la part affective; quant aux besoins intellectuels, ils demeurèrent impuissants à y répondre; or, chez des intelligences complètes comme celle de Delacroix, il ne peut exister de sentiment d'amitié complet que celui qui correspond à toutes les exigences de l'être. Nous inscrivions tout à l'heure le nom de Flaubert; Delacroix n'eut pas, précisément comme celui-ci, la rare fortune de rencontrer dans sa première jeunesse un de ces esprits, je ne dis pas égal au sien, mais véritablement frère du sien, tel que Flaubert les trouva en Bouilhet et Lepoittevin. Et ce n'est pas une conjecture que nous faisons ici; il y a un passage du Journal qui ne laisse aucun doute à cet égard: «J'ai deux, trois, quatre amis; eh bien, je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux, ou plutôt de montrera chacun la face qu'il comprend. C'est une des plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout entier par un même homme, et quand j'y pense, je crois que c'est la souveraine plaie de la vie.» Là encore, par conséquent, il ne devait pas goûter une satisfaction entière, et c'est dans la supériorité de sa nature qu'il en faut chercher la cause.

C'est que l'Art, et l'Art seul, pouvait satisfaire son esprit, en lui communiquant la plénitude de vie pour laquelle il était fait. Il appartenait à la famille des grands «Intellectuels», chez qui l'idée maîtresse atteint presque à la hantise d'une monomanie et devient à ce point absorbante qu'elle étouffe les tendances voisines. On l'a dit avec raison, précisément à propos d'Eugène Delacroix: il serait injuste d'appliquer à certains esprits les principes d'existence dont relèvent la plupart des hommes: ce qu'il y a d'anormal dans leur conformation spirituelle explique comme il justifie ce qu'il peut y avoir d'étrange dans leur vie. Suivez-le dans le premier développement de son existence d'artiste: vous trouverez chez lui cette impatience, cette impétuosité du créateur qui provient d'une surabondance de sève et du fourmillement des idées. Son intelligence est mobile parce que le nombre des points de vue la détourne en tous sens et l'empêche de se fixer; mais ce n'est là qu'une crise transitoire, sans inconvénient pour sa grandeur future, car il la constate lui-même, et, semblable à un malade qui serait son propre médecin, s'administre les remèdes appropriés. Il se tient constamment en garde contre lui; il se voit agir et penser; il se compare à ceux qui l'approchent, prend pour modèle ce qu'il trouve bon en eux, et conserve sa lucidité d'analyse au milieu des émotions les plus troublantes de sa carrière d'artiste. C'est là un des traits caractéristiques de son esprit que cette faculté de se replier sur lui-même, de s'observer: en cela il est bien moderne et nous apparaît comme un des nôtres: «Je serais un tout autre homme, écrit-il à vingt-quatre ans, si j'avais dans le travail la tenue de certains que je connais... Fortifie-toi contre ta première impression; conserve ton sang-froid.» Semblable par là à Stendhal, de qui Baudelaire le rapprochait, il comprend la nécessité d'une méthode, d'un ensemble de principes directeurs de la vie intellectuelle qui lui semblent la sauvegarde de toute existence vouée aux travaux de la pensée. Baudelaire le comparait à Mérimée et à Stendhal, et certes, s'il avait connu les premières années de ce Journal, il eût éprouvé cette jouissance particulière que goûte toujours un esprit inventif à constater la vérification d'une hypothèse: «L'habitude de l'ordre dans les idées est pour toi la seule route au bonheur, et pour y arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les choses les plus indifférentes, est nécessaire.» Cette phrase ne vous paraît-elle pas comme détachée de ces lettres intimes écrites à sa sœur dans lesquelles l'auteur de Rouge et noir faisait à cette amie ses confidences journalières, en lui donnant des conseils pour la poursuite de la vie heureuse?

Se défiant de lui-même, Delacroix se défiait aussi des autres et prenait à leur égard des résolutions dictées par la plus sage prudence. Il avait reconnu sans doute, en en faisant l'expérience lors des enthousiasmes irréfléchis de la première jeunesse, le danger de s'abandonner à la spontanéité d'une nature trop ardente en présence de tiers qui demeureront toujours impuissants à la comprendre et n'y verront le plus souvent que bizarre excentricité. On a dit qu'une des grandes préoccupations de sa vie avait été de «dissimuler les colères de son cœur et de n'avoir pas l'air d'un homme de génie». Je le croirais volontiers, surtout quand je lis cette phrase: «Sois prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout point de ces prévenances ridicules, fruit des dispositions du moment.» Il fréquenta beaucoup de monde, trop peut-être pour sa santé; mais on peut affirmer que le monde n'eut aucune influence sur sa vie spirituelle, sur ses travaux d'artiste, car dès l'abord il en avait senti les dangers, et il lui fut trop constamment supérieur pour ne le point juger comme il mérite de l'être. Chaque fois qu'il en parle, c'est avec cet accent de haute supériorité qui vient de la conscience intime d'une valeur transcendante, par laquelle se manifeste le sentiment d'aristocratie intellectuelle: «Que peut-on faire de grand au milieu de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire?» dit-il dans les premières pages du Journal; et plus tard, en 1853, lorsque, arrivé au faîte de sa réputation et pleinement maître de ses effets, il tente de résumer son impression sur la société moderne, son jugement pénètre jusqu'aux causes de son infériorité, ne se contentant pas de la constater: «Il n'est pas étonnant qu'on trouve insipide le monde à présent: la révolution qui s'accomplit dans les mœurs le remplit continuellement de parvenus. Quel agrément pouvez-vous trouver chez des marchands enrichis qui sont à peu près tout ce qui compose aujourd'hui les classes supérieures?» Quelquefois même il ira jusqu'à l'indignation, et vous sentirez une colère sourde l'envahir. En 1854, sortant d'un bal des Tuileries, il écrit: «La figure de tous ces coquins, de toutes ces coquines, ces âmes de valets sous ces enveloppes brodées, vous lèvent le cœur.» Voilà sans contredit une des notes les plus intéressantes du Journal, parce qu'elle est éminemment significative, parce que nulle autre part que dans des papiers intimes elle ne pouvait figurer, parce qu'enfin elle découvre et met à nu le révolté qui est au fond de tout homme de génie. C'est bien là l'expression d'une de ces «colères de cœur qu'il aimait à dissimuler»; mais il fallait qu'il se déchargeât, et son Journal lui permit de le faire.

De bonne heure, il comprit que l'homme est seul dans l'existence, d'autant plus seul qu'il est plus différent, car la société en cela nous paraît assez semblable à l'enfant, lequel se détourne avec crainte des figures qui ne lui sont pas familières. Il sentit que l'on ne doit compter que sur ses propres forces, que les sympathies apparentes dont nous sommes entourés ne sont en réalité que duperie, puisqu'elles cachent toujours un principe d'intérêt personnel, plus ou moins habilement dissimulé. Heureux encore l'artiste, lorsque la jalousie, l'envie de ceux qui l'approchent ne tentent pas de le décourager par de perfides insinuations! Il existe à cet égard une page curieuse: elle est de 1824, époque de ses premières luttes; il a déjà exposé la Barque du Dante, et l'on sait de quelle manière ce tableau fut accueilli. Il est en train de peindre les Scènes du massacre de Scio, il a esquissé la femme traînée par le cheval qui occupe le centre de cette admirable composition. Il montre son travail à quelques amis, à quelques parents: vous vous figurez comme on le juge; mais après leur départ, il se soulage et note sur son Journal cette exclamation indignée: «Comment! il faut que je lutte avec la fortune et la paresse qui m'est naturelle! il faut qu'avec de l'enthousiasme, je gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront jusque dans ma tanière, glacer mes inspirations dans leur germe, et me mesurer avec leurs lunettes!» J'imagine que cette épreuve lui fut une rude leçon et ne contribua pas médiocrement à l'affermir dans ses idées de prudente réserve, d'autant mieux que s'il se défie du monde, il se défie encore plus des artistes; ce qui lui semble redoutable en eux, c'est cette envie qui lui fait l'effet d'un manteau de glace sur les épaules, et puis il a déjà conscience de l'infériorité des «spécialistes», des «gens de métier», car il écrit: «Le vulgaire naît à chaque instant de leur conversation.»

Voilà, dira-t-on, une conception singulièrement pessimiste de la vie! Sans doute, mais c'est la conception d'un sage, d'un homme qui entend n'aborder la lutte que bien armé, et prudemment se représente le monde plus médiocre encore et plus vulgaire qu'il n'est, pour éviter ce qu'il redoute par-dessus tout: être dupe! Nous avons parlé de ces principes directeurs de la vie qui doivent soutenir l'homme de pensée au milieu des perpétuels dangers qui le menacent, et qu'un écrivain comparait à des phares, ou à des barres lumineuses placées de distance en distance, destinés qu'ils sont à le préserver des écueils. Dans le Journal de Delacroix, comme dans les lettres de Stendhal, vous les trouverez en grand nombre, car il conçoit la vie comme un combat: «Il n'y a pas à reculer, écrit-il en 1852. Dimicandum! C'est une belle devise que j'arbore par force et un peu par tempérament. J'y joins celle-ci: Renovare animos. Mourons, mais après avoir vécu. Beaucoup s'inquiètent s'ils revivront après la mort, et ils ne vivent point dès à présent.»

Sa vie fut tout intérieure, comme celle des «Intellectuels»; les luttes qu'il eut à soutenir se livrèrent dans le vaste champ du cerveau. Pour le seconder, il eut deux adjuvants puissants: la solitude et le travail. La solitude d'abord: nous avons vu qu'il la constatait autour de lui, même dans le monde, disons: d'autant plus qu'il était dans le monde, au milieu de ses amis ou de ceux qui se prétendaient tels: c'est l'isolement forcé du grand esprit qui ne se voit pas d'égaux; mais à côté de celui-ci, il en est une autre, l'isolement volontaire, celui de l'homme qui vit dans sa tour d'ivoire. Après l'amour de la solitude, et comme conséquence directe, l'amour du travail. Quand il parle de sa vie intellectuelle, c'est avec l'enthousiasme d'une âme possédée par de hautes idées: «Je me le suis dit et ne puis assez me le dire, pour mon repos et pour mon bonheur,—l'un et l'autre sont une même chose,—que je ne puis et ne dois vivre que par l'esprit.»—Cette pensée reparaît à chaque instant; lorsqu'il souffre, c'est dans son art qu'il trouve l'oubli de ses souffrances; lorsqu'il éprouve un déboire, c'est par la production de nouvelles œuvres qu'il se console.