—A l'atelier; Pierret y était. J'ai travaillé à l'habit de l'homme du milieu; cela détache mieux l'homme couché. Dufresne me recommande surtout de donner la couleur locale et de faire des gens du pays.

—Il faut s'efforcer de n'interrompre que pour finir le Velasquez.

L'esprit humain est étrangement fait! J'aurais consenti à y travailler, perché, je crois, sur un clocher; aujourd'hui je ne puis penser à l'achever que comme à une seccatura; tout cela, parce que j'en suis hors depuis longtemps; il en est de même de mon tableau et de tous les travaux possibles pour moi. Il y a une croûte épaisse à rompre pour s'y mettre de cœur; quelque chose, un terrain rebelle qui repousse le soc et la houe. Mais après un peu d'obstination, sa rigueur s'évanouit tout à coup; il est prodigue de fleurs et de fruits: on ne peut suffire à les recueillir.

—Fielding venu à l'atelier. Dîné avec lui rue de la Harpe et M. du Fresnoy[130]. Promenade au Luxembourg; chez eux, rue Jacob. Rentré à onze heures.

Le rossignol.—Quel rapide instant de gaieté dans toute la nature: ces feuilles si fraîches, ces lilas, ce soleil rajeuni. La mélancolie s'enfuit pendant ces courts moments. Si le ciel se couvre de nuages et se rembrunit, c'est comme la bouderie charmante d'un objet aimé: on est sûr du retour.

J'ai entendu ce soir en revenant le rossignol[131]; je l'entends encore, quoique fort éloigné. Ce ramage est vraiment unique, plutôt par les émotions qu'il fait naître qu'en lui-même. Buffon s'extasie en naturaliste sur la flexibilité du gosier et les notes variées du mélancolique chanteur du printemps. Moi, je lui trouve cette monotonie, charme indéfinissable de tout ce qui fait une vive impression. C'est comme la vue de la vaste mer; on attend toujours encore une vague avant de s'arracher à son spectacle; on ne peut le quitter. Que je hais tous ces rimeurs avec leurs rimes, leurs gloires, leurs victoires, leurs rossignols, leurs prairies! Combien y en a-t-il qui aient vraiment peint ce qu'un rossignol fait éprouver...? Et pourtant leurs vers ne sont pleins que de cela. Mais si le Dante en parle, il est neuf comme la nature, et l'on n'a entendu que celui-là. Tout est factice et paré et fait avec l'esprit. Combien y en a-t-il qui aient peint l'amour? Le Dante est vraiment le premier des poètes... On frissonne avec lui, comme devant la chose, supérieur en cela à Michel-Ange, ou plutôt différent, car il est sublime autrement, mais pas par la vérité. Corne colombe adunate aile pasture, etc. Corne si sta a gracidar la rana, etc. Come il villanello, etc., et c'est cela que j'ai toujours rêvé sans le définir, précisément cela. C'est une carrière unique.

—Mais quand une chose t'ennuiera, ne la fais pas. Ne cours pas après une vaine perfection. Il est certains défauts pour le vulgaire qui donnent souvent la vie.

—Mon tableau acquiert une torsion, un mouvement énergique qu'il faut absolument y compléter. Il y faut ce bon noir, cette heureuse saleté, et de ces membres comme je sais, et comme peu les cherchent. Le mulâtre fera bien.