*
Vendredi 15 avril.—Le préfet nous dit ce matin à notre comité, où on débattait une question de cimetière, qu'à propos de l'insuffisance des cimetières de Paris il existait un projet d'un sieur Lamarre ou Delamarre, qui proposait sérieusement d'envoyer les morts en Sologne, ce qui aurait l'avantage de nous en débarrasser et de fortifier le terrain.
J'avais été, avant la séance, voir les peintures de Courbet[124]. J'ai été étonné de la vigueur et de la saillie de son principal tableau[125]; mais quel tableau! quel sujet! La vulgarité des formes ne ferait rien; c'est la vulgarité et l'inutilité de la pensée qui sont abominables; et même, au milieu de tout cela, si cette idée, telle quelle, était claire! Que veulent ces deux figures? Une grosse bourgeoise, vue par le dos et toute nue sauf un lambeau de torchon négligemment peint qui couvre le bas des fesses, sort d'une petite nappe d'eau qui ne semble pas assez profonde seulement pour un bain de pieds. Elle fait un geste qui n'exprime rien, et une autre femme, que l'on suppose sa servante, est assise par terre, occupée à se déchausser. On voit là des bas qu'on vient de tirer: l'un d'eux, je crois, ne l'est qu'à moitié. Il y a entre ces deux figures un échange de pensées qu'on ne peut comprendre. Le paysage est d'une vigueur extraordinaire, mais il n'a fait autre chose que mettre en grand une étude que l'on voit là près de sa toile; il en résulte que les figures y ont été mises ensuite et sans lien avec ce qui les entoure. Ceci se rattache à la question de l'accord des accessoires avec l'objet principal, qui manque à la plupart des grands peintres. Ce n'est pas la plus grande faute de Courbet. Il y a aussi une Fileuse[126] endormie, qui présente les mêmes qualités de vigueur, en même temps que d'imitation... Le rouet, la quenouille, admirables; la robe, le fauteuil, lourds et sans grâce. Les Deux Lutteurs montrent le défaut d'action et confirment l'impuissance dans l'invention. Le fond tue les figures, et il faudrait en ôter plus de trois pieds tout autour.
O Rossini! O Mozart! O les génies inspirés dans tous les arts, qui tirent des choses seulement ce qu'il faut en montrer à l'esprit! Que diriez-vous devant ces tableaux? Oh! Sémiramis!... Oh! entrée des prêtres, pour couronner Ninias!
*
Samedi 16 avril.—Dans la matinée, on m'a amené Millet[127]... Il parle de Michel-Ange et de la Bible, qui est, dit-il, le seul livre qu'il lise ou à peu près. Cela explique la tournure un peu ambitieuse de ses paysans. Au reste, il est paysan lui-même et s'en vante. Il est bien de la pléiade ou de l'escouade des artistes à barbe qui ont fait la révolution de 1848, ou qui y ont applaudi, croyant apparemment qu'il y aurait l'égalité des talents, comme celle des fortunes. Millet me paraît cependant au-dessus de ce niveau comme homme, et, dans le petit nombre de ses ouvrages, peu variés entre eux, que j'ai pu voir, on trouve un sentiment profond, mais prétentieux, qui se débat dans une exécution ou sèche ou confuse.
Dîné chez le préfet avec les artistes qui ont peint à l'Hôtel de ville récemment et tutti quanti. Germain Thibaut[128] qui était là, je ne sais pourquoi, me parlait à table de peinture, et me disait qu'il n'avait jamais pu comprendre la peinture de Decamps[129]: il est parti de là pour faire, au contraire, un éloge magnifique de la Stratonice, d'Ingres.
Ensuite chez Mme Barbier. Riesener retournait prendre sa femme, et nous avons été à pied. M. Bourée, l'ancien consul à Tanger, me disait que les Yacoubs, quand ils se font mordre par les serpents, lesquels sont venimeux, à ce qu'il m'a affirmé, appliquent vivement sur leur bras, par exemple, la gueule ouverte du serpent, de manière à aplatir les crochets qui contiennent le poison. J'aime mieux croire qu'ils ne risquent pas à ce point de devenir victimes d'une maladresse, et que ces serpents sont moins venimeux qu'on ne le suppose.
J'ai travaillé toute la journée aux habits du portrait de M. Bruyas. J'aurai une séance demain, qui, j'espère, sera la dernière.