[141] Sur les projets de voyage en Italie, voir notre Étude, p. XLV et XLVI.
Dimanche 1er mai.—J'ai été mené le soir par M. et Mme Mancey chez M. Gentié, où j'ai vu la belle Mariette Lablache[142], et entendu de la musique assez choisie, mais surtout vu la belle Mariette. Elle diminuait tout autour d'elle, comme une déesse au milieu de simples mortelles. Toutes ces natures du Nord étaient bien chétives, en comparaison de cette splendeur méridionale. Rentré très tard, et sorti sans que ce fût fini.
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Lundi 2 mai.—Boissard me dit qu'il a vu à Florence Rossini, qui s'ennuie horriblement.
Ce jour, dîné chez Pierret avec Riesener, son ami Lassus, Feuillet[143], Durieu. J'en ai rapporté cette triste impression, qui dure encore le lendemain et que le travail a pu seul atténuer, celle de la secrète inimitié de ces gens-là pour moi. Il y a là-dessous une foule de sentiments, qui, par moments, ne prennent pas seulement la peine de mettre un masque... Je suis isolé maintenant au milieu de ces anciens amis!... Il y a une infinité de choses qu'ils ne me pardonnent point, et en première ligne les avantages que le hasard me donne sur eux.
—Le protégé de David se nomme Albert Borel-Roget, fils d'Émile Roget, graveur en médailles de talent, mort sans fortune. Il a obtenu le 1er février 1852 une demi-bourse d'élève communal au lycée Napoléon; sa mère ne peut payer les cinq cents francs de surplus et demande une bourse entière.
—«Voltaire, dit Sainte-Beuve prenant Gui Patin sur l'ensemble de ses lettres, l'a jugé sévèrement et sans véritable justice.» Voici ce qu'en dit Voltaire: «Il sert à faire voir combien les auteurs contemporains qui écrivent précipitamment les nouvelles du jour, sont des guides infidèles pour l'histoire. Ces nouvelles se trouvent souvent fausses ou défigurées par la malignité; d'ailleurs, cette multitude de petits faits n'est guère précieuse qu'aux petits esprits.»—« Petits esprits, ajoute Sainte-Beuve[144], je n'aime pas qu'on dise cela des autres, surtout quand ces autres composent une classe, un groupe naturel; c'est une manière commode et abrégée d'indiquer qu'on est soi-même d'un groupe différent.»
Je crois pour ma part que Sainte-Beuve, qui fait partie de ce groupe d'anecdotiers antipathiques à Voltaire, a tort de lui en vouloir de ce qu'il attaque, dit-il, un groupe. Certes, les sots forment un groupe qui n'est pas plus respectable pour être plus nombreux. Il est naturel qu'on attaque ce qu'on n'aime pas, sans considérer si ce quelque chose forme un groupe ou non. Je suis, pour moi, de l'avis de Voltaire: j'ai toujours détesté les collecteurs et raconteurs d'anecdotes, celles surtout de la veille et qui sont précisément de la nature de celles qui déplaisaient à Voltaire. Le pauvre Beyle[145] avait le travers de s'en nourrir. C'est un des faibles de Mérimée[146], et qui me le rend ennuyeux. Il faut qu'une anecdote arrive comme autre chose dans la conversation; mais ne mettre d'intérêt qu'à cela, c'est imiter les collectionneurs de choses curieuses, autre groupe que je ne puis souffrir, qui vous dégoûtent des beaux objets pour vous en crever les yeux par leur abondance et leur confusion, au lieu d'en faire ressortir un petit nombre en les choisissant et en les mettant dans le jour qui leur convient.