Lundi 30 mai.—Lu dans le feuilleton de Gautier, sur un jeune violoniste prodige, le mot d'Alphonse Karr[163], qui se trouvait également en présence d'un petit prodige de cette espèce. On lui demande après le morceau comment il le trouve; il répond qu'il l'aimait mieux auparavant, parce qu'il était plus vieux... Quelle drôle d'idée et amusante!

Suite de ce que j'ai écrit hier dimanche.—Il y a peu de gens avec qui je ne puisse me plaire; il y en a peu, quand on a le désir de leur plaire soi-même, qui ne vous rendent quelque chose pour vos frais; j'ai beau chercher dans ma mémoire les gens les moins amusants, il me semble que par le moyen de ce simple désir d'être avec eux le mieux possible, ce qu'ils ont eux-mêmes de chaleur, et je parle des plus froids et des plus revêches, revient à la surface, se montre à vous, vous répond et entretient votre bonne disposition. De ce qu'on les oublie vite et de ce que leur souvenir ne réveille pas en vous la moindre parcelle de sentiment, il ne faut pas conclure que vous soyez un ingrat, ni eux plus intéressants... Ce sont deux métaux, deux corps quelconques qui sont inertes chacun séparément, et qui jettent un peu de flamme quand ils sont en contact. Éloignez-les l'un de l'autre, ils rentrent très justement dans leur insensibilité.

Quand je pense à P..., à R...[164], et que je ne les vois pas, je suis comme le métal insensible... Quand je suis près d'eux, après les premiers instants pour réchauffer cette glace, je retrouve peu à peu les mouvements d'autrefois: je me fonds près d'eux... peut-être qu'ils sont eux-mêmes étonnés de se sentir amollir, mais je parie que je garde plus longtemps qu'eux la secousse de cette étincelle du souvenir. Nul vil intérêt ne m'éloigne d'eux. Quand je vois dans mes rêves des gens qui sont mes ennemis, et dont la vue m'offense, quand je suis éveillé, je les trouve charmants, alors je m'entretiens avec eux comme avec des amis, je me' sens tout étonné de les trouver si aimables: je me dis, dans ma simplicité de somnambule, que je ne les avais pas assez appréciés, et que je ne leur rendais pas justice; je me promets de les rechercher et de les voir. Est-ce qu'en rêvant, je devine leurs qualités, ou est-ce qu'en étant éveillé, ma méchanceté, si j'en ai réellement autant qu'eux, s'obstine à ne voir que leurs défauts, ou bien suis-je tout simplement meilleur quand je dors?

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Mardi 31 mai.—Pluie toute la journée ou brouillard. Je n'ai pas quitté ma chambre et m'en suis tiré en travaillant à l'article: j'ai écrit ou copié beaucoup.

Après dîner, continuation de la même disposition; ce paysage tout embaumé, pendant que je me promenais en long, en large, dans le logement, tout plein d'idées et de bonnes dispositions, me ravissait chaque fois que je tournais la tête pour le regarder... Quelques fables de La Fontaine m'ont enchanté.

Sorti, qu'il faisait encore soir, et promené sur la route de Soisy, dans le même état d'esprit. Le brouillard et le temps mauvais ne font rien pour la tristesse de l'esprit; c'est quand il fait nuit dans notre âme que tout nous paraît ou lugubre ou insupportable, et il ne suffit pas d'être libre de vrais sujets de tristesse; il suffit de l'état de la santé pour tout changer... L'infâme digestion est le grand arbitre de nos sentiments.


[142] Mariette Lablache, fille du célèbre chanteur du Théâtre-Italien est devenue par son mariage baronne de Caters.

[143] Feuillet de Couches(1798-1887), chef du protocole au ministère des affaires étrangères, introducteur des ambassadeurs, écrivain distingué, auteur de livres appréciés, notamment les Causeries d'un curieux.